AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 144 jusqu’alors désirée était moins importante qu’il ne le croyait : « En fait il lui semblait n’être arrivé nulle part. » ( NA , 179) Le sentiment d’y être un étranger lui fait peur et son premier contact avec la ville se décante, et ce n’est pas fortuit, dans une salle… d’attente : Il remonta tout le quai, son wagon étant en queue, et traversa la gare. Mais au moment de déboucher dans la rue il s’arrêta, fit demi-tour, et se dirigea vers la salle d’attente. Cette ville qu’il avait tant désirée et attendue, voici qu’à l’instant d’y pénétrer enfin, il prenait subitement peur. […] Il éprouvait le besoin d’aller s’asseoir parmi une foule d’autres étrangers, gens en partance, en attente, en transit. ( NA , 180) Le premier lieu de contact est donc un lieu d’attente. Arrivé en fin de journée dans sa petite chambre, se sentant petit lui aussi, il éprouve un besoin incoercible d’espace. À partir de ce moment, la ville se construit par l’enchaînement de lieux suggérant tour à tour que l’objet de son attente, réprimé pour l’instant, se situe en fait du côté de Terre-Noire. Le deuxième lieu d’arrêt est le pont Saint-Michel, sous lequel « les eaux de la Seine plombées de nuit étaient noires comme une coulée de lave. » ( NA , 181) À son tour, le pont est un non-lieu, car son essence est la transition ; arrêté dans cet entre-deux spatial, Nuit-d’Ambre dévoile son impossibilité à réconcilier passé familial et présent individuel. Paradoxalement, les lieux d’attente qui s’enchaînent sont des lieux suggérant son attente à rebours, orientée vers ce passé encore renié. C’est pourquoi le texte ne se prive pas de renvoyer à la lourde charge de passé de la rue Saint-Denis où le personnage déambule toujours le soir de son arrivée en ville : « Nuit- d’Ambre-Vent-de-Feu, celui qui refusait toute mémoire et tout passé, déambulait en sa première nuit à Paris dans l’une des plus anciennes rues de la ville, une des plus chargées de passé. » ( NA , 189) Il serait également intéressant à noter la nouvelle insistance sur l’opposition lieu-espace : « Rue Saint-Denis, lieu qui, bien avant qu’il ne prît nom, bien avant qu’il n’y eût ville, bien avant même qu’il n’y eût hommes et histoire, voyait passer le très grand train d’éléphants fantastiques s’en allant s’abreuver dans les eaux de la Seine. » ( NA , 190-191) Cette insistance sur les lieux se poursuit car, après son arrivée à Paris, Nuit- d’Ambre ne vit qu’en flâneur – condition profondément ancrée dans la temporalité : « il se rend étrangement disponible pour le temps parce qu’il a renoncé à l’utiliser. » (Agacinski 2000, 63) Cependant, un certain nombre de lieux de prédilection retiennent l’attention. Ainsi, dans la grande serre du jardin de Jussieu il aime s’enivrer d’odeurs, de formes et de couleurs afin d’éprouver à la sortie un état côtoyant l’extase et qui attise le désir. Désir amoureux sans doute et dont l’objet – sa propre sœur – le rend incestueux. Le jardin est le lieu où il « cultive » son attente réprimée de possession de Baladine, tout comme sa chambre est le lieu d’écriture et d’envoi sans cesse

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