AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 146 personnages sont surpris en état d’attente sont enchaînés, homogénéité impossible pour les errants des grandes villes. Le lieu personnel est un liant pour le temps vécu, puisqu’il est constamment identique à lui-même : « La maison, dans la vie de l’homme, évince des contingences, elle multiplie ses conseils de continuité. » (Bachelard 1957, 26) Les deux pièces le mieux exploitées de ce point de vue sont la chambre et, paradoxalement à première vue, les toilettes. Le livre qui excelle à mettre en lumière les potentialités de la chambre comme lieu privilégié d’attente est, sans aucun doute, Opéra muet . Le récit s’ouvre, d’ailleurs, sur le sujet de l’attente comme thérapie pour la douleur d’avoir été abandonné par la personne aimée. Le cadre de ce processus de longue haleine et de lente maturation est la petite chambre où Gabriel vit coupé du reste du monde, comme dans une tanière où l’avantage est l’étroitesse et le contact limité avec le dehors : Vivre comme en cachette au cœur de la grande ville, terré dans son logement où la lumière du jour ne parvenait que peu, à l’abri d’un haut mur dressé tel un rempart entre les hommes et lui, entre le ciel et lui, entre la vie et lui, cela lui convenait. Bien sûr, pendant le jour il lui fallait sortir de sa cache et s’en aller à son travail, courir les rues et le métro. Mais chaque soir il retrouvait son aire, s’y enfermait comme dans une boîte. ( OM 2 , 18) L’opposition entre lumière et obscurité semble n’être là que pour mieux souligner l’opposition entre le lieu familier et l’espace du dehors. La chambre devient enclave creusée par l’attente de l’oubli, enclave que la ville elle-même semble avoir oubliée. Ce lieu ressemblant à une « boîte sombre percée d’un trou – sa fenêtre » ( OM , 18-19) donnant sur le mur d’en face contraste fortement avec l’espace convenablement invisible et, par conséquent, indolore « qui s’étendait hors des étroites limites de sa fenêtre » ( OM , 19). « Ce mur lui tenant lieu de ciel, de paysage » ( OM , 39), la fenêtre réussit paradoxalement à circonscrire l’espace au lieu, à faire donc œuvre à rebours tout comme l’attente que le temps fasse son œuvre de destruction mnésique, revenant en boucle sur lui-même, jusqu’aux années d’avant Agathe. La maison-chambre est aussi « lieu de l’échange et possibilité de passage » (Cannone 2005, 41) et l’échange en question se fait avec le mur qui obstrue la vue et qui, recouvert d’une vieille peinture représentant un visage, constitue un lieu de mémoire en miroir. À l’intérieur de sa tanière, Gabriel savoure l’immobilité dans l’attente et le passage régulier du temps grâce au visage du docteur Pierre qui est lent à se décomposer sur le mur aveugle. Ainsi, la destruction du bâtiment des bains turcs constitue un attentat à cet 2 Sylvie Germain, Opéra muet , Paris : Gallimard, coll. « folio », 1989. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( OM ), suivi du numéro de la page.

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