AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 147 autre lieu familier qui est une aune de l’attente immobile. Ce bâtiment devenu lieu de seconde mémoire et source de stabilité est menacé de disparaître et de mettre à mal le passé personnel, car « toute topographie est mnémographie : les lieux de la vie commune, en disparaissant, emportent […] les liens des hommes à leur propre mémoire, immédiate ou lointaine » (Blanckeman 2005, 9). C’est pourquoi la mise à mort de cette seconde mémoire déclenche une attente désespérée de l’instant où le mur- tampon face à l’espace citadin ne sera plus : « Mais voilà qu’à présent on s’en prenait à cette mémoire même, on attaquait son lieu, son corps, on se préparait à dévaster l’espace clos du songe, les tendres traces du désir. » ( OM , 27) La chambre reste toutefois le lieu d’observation et de déploiement de cette attente, à cela près qu’elle n’est plus la bulle protectrice d’auparavant, car déjà menacée par la disparition prochaine de son rempart. L’inspection du chantier révèle une métamorphose inquiétante de ce lieu jusqu’alors immuable, métamorphose allant jusqu’à son aliénation : les panneaux interdisant l’accès effacent tout ce qui jusqu’alors était familier et transforment le lieu connu en « lieu inquiétant, en une sorte d’espace maudit retranché du monde des vivants au cœur même de la ville » ( OM , 35), mais surtout en lieu frappé d’atopie. La fascination de Gabriel pour ce genre de lieux-miroirs où il erre, car circonscrits tous au désert de l’amour, tourne à la peur de l’égarement et au « total désarroi » ( OM , 43). Sa chambre perd sa familiarité et ne réussit plus à induire le sentiment d’ancrage : Il fixait le mur d’un air d’enfant perdu. Son paysage mural, qui était devenu avec le temps son paysage mental, commençait à s’effriter. Il savait depuis des semaines que cela devait arriver, mais il n’avait pas vraiment soupçonné, malgré ses craintes, l’effet que cela produirait sur lui lorsque cela arriverait. L’effet d’un désastre. » ( OM , 43-44) L’écroulement du bâtiment et la disparition du visage familier de Docteur Pierre équivalent à un second abandon par un être familier. Cet événement marque « la destruction de sa propre carapace [et Gabriel] devra désormais affronter à la fois le monde extérieur et sa propre mémoire. » (Koopman- Thurlings 2007, 115) Ainsi, la chambre devient-elle désert mis à nu, son aire devient espace où la vie d’ermite n’est plus possible. Désormais, au lieu de se replier sur soi, Gabriel se voit obligé de réorienter son attente vers l’extérieur. D’un lieu de cache, la chambre devient lieu de guet des étranges voisins habitant l’immeuble d’en face mis lui aussi à découvert par la destruction du mur. Dans l’obscurité de son logis où il se tient dans l’ombre, évitant d’allumer la lumière, Gabriel passe son temps à les épier, persuadé que leurs bizarreries recèlent des mystères susceptibles de combler son attente indéfinie – celle, manifestement, d’un ravivage existentiel. Enfin, ce
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