AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 148 lieu d’attente devient tombeau, car Gabriel meurt sur son lit, délirant, en attendant Agathe et valorisant ainsi une fois de plus l’immobilité, la passivité qui avait permis au temps de tout engloutir à son insu et surtout la jeunesse qu’il avait passée à souffrir. Lieu d’attente à visée thérapeutique, mais également lieu d’excès par l’oubli de soi, la chambre peut aussi revêtir un caractère angoissant. Cet endroit de l’intime et, a priori , de possession individuelle peut cacher des secrets ténébreux comme, par exemple, dans L’Enfant Méduse . Les abus que Lucie doit subir de la part de son frère transforment la chambre en lieu hanté par la menace. Embusquée, impuissante, celle qui l’habite ne s’y sent plus à l’abri, mais à découvert, en proie à une attente terrifiée de son prochain supplice. Il convient de remarquer la transition ménagée par le récit et dont le point de départ est la fascination du renouvellement et surtout du lieu à soi. La chambre aménagée pour Lucie toute seule est, au début, objet de rêverie et surtout lieu de brassage de projections heureuses. La fille la découvre en cachette, alors qu’elle est encore vide, les meubles n’étant pas encore livrés. La description du lieu n’omet pas de les passer en revue : un lit et un divan, l’armoire et la table. À la différence de Gabriel dans Opéra muet , pour la petite Lucie la fenêtre est ouverture vers l’espace du dehors. Ce catalyseur pour la contemplation la fascine dès le début et c’est vers elle que Lucie se dirige dans la pénombre, afin de contempler « la vue qui s’étend jusqu’aux forêts. » ( EM 3 , 69) La chambre est aussi réceptacle de l’espace extérieur rempli d’odeurs et de bruits. Le chant du crapaud Melchior la rassure, tandis que « les senteurs du potager, du verger et des prés affluent vers elle, apaisantes. » ( EM , 69) Cet espace du dehors s’offrant aux sens stimule l’attente de nouvelles et merveilleuses découvertes : « Elle trouve sa joie dans ce visible proche, dans cet espace qui l’entoure et qui ouvre à ses pas des chemins familiers, – des chemins d’aventure chaque jour nouvelle. » ( EM , 70) Tout cela change une fois que ce lieu s’ouvre à la présence de l’agresseur. La chambre-promesse devient chambre-prison où Lucie est contrainte d’attendre les venues à l’improviste de son frère et de subir le viol. À ce moment, le lieu intime se délite, la chambre devenant espace-puzzle dont les composantes sont les autres lieux du traumatisme. Désormais, la mention du lit et du divan qui vont meubler la chambre de Lucie s’avère chargée de sens. La première fois que Ferdinand avait surgi à l’improviste dans la chambre de sa sœur, il s’était avancé vers elle tout en se déshabillant et, une fois arrivé au bord du lit, il « s’était penché vers elle, avait tiré d’un coup sec le drap et la couverture, l’avait saisie par le bras et forcée à se lever, l’avait traînée jusqu'au divan, et là s’était abattu sur elle. » ( EM , 106) Lit et 3 Sylvie Germain, L’Enfant Méduse , Paris : Gallimard, coll. « folio », 1991. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( EM ), suivi du numéro de la page.

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