AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 149 divan sont ainsi investis comme lieux de traumatisme 4 , tandis que la fenêtre devient ouverture en sens inverse, à savoir de l’extérieur vers l’intérieur. Comme dans Opéra muet , elle est brèche permettant l’intrusion dans l’espace intime : Mais il y a une fenêtre dont les volets sont grands ouverts, les rideaux non tirés. C’est la fenêtre du premier étage sur le flanc est de la maison située dans le coude de la paisible rue de la Grange aux Larmes. La lumière matinale y pénètre en toute liberté ; elle éclabousse les murs comme l’eau vive d’une fontaine, elle dessine de larges flaques chatoyantes sur le plafond et le parquet 5 . (EM, 89-90) La chambre entière devient lieu d’attente dans la peur, d’autant plus qu’elle est isolée des chambres qu’habitent les parents : « Les chambres où dorment les parents sont situées à l’autre extrémité de la maison. Et la chambre du dessous, c’est la sienne. Nul ne le voit, nul ne l’entend. La petite est sa chose » ( EM , 103). L’isolement se creuse davantage par la situation du lit à l’écart, « en angle au fond de la chambre. » ( EM , 90) Il s’offre au regard comme lieu d’impuissance puisque c’est là que Lucie attend « que surgisse cet Ogre, ce grand corps de sa haine. Elle attend comme attendent les proies qui ne peuvent s’enfuir, pétrifiées dans leur fatale faiblesse. » 6 ( EM , 90) Le sens en alarme, couchée en chien de fusil, Lucie y paraît clouée, minuscule, tandis que le lit prend des dimensions disproportionnées. Existe-t-il alors un coin dans la maison où le tourment de l’âme fasse la pause ? Prokop Poupa semble l’avoir trouvé. Dans Immensités , l’espace est à la mesure de sa situation : relégué à un statut de paria après l’installation du régime communiste en Tchécoslovaquie, Prokop Poupa occupe un petit logis où il est roi sans autre divertissement que les longs moments de méditation et de lecture aux… toilettes. Néanmoins, il s’agit d’un lieu- 4 Après l’agression, Lucie se met à détester cet espace de l’intime où tout objet lui rappelle le viol. Les références aux lieux traumatiques se multiplient de manière obsessive surtout que ses parents refusent de la laisser reprendre son ancienne chambre : « Elle haïssait cette chambre, et par-dessus tout ce divan. Depuis cette nuit de septembre où le frère avait fait intrusion dans sa chambre, celle-ci lui était devenue prison. L’ogre avait détruit le calme bonheur du lieu, il avait transformé le divan en couche de détresse, – car c’était vers ce divan qu’il la traînait après l’avoir délogée de son lit, c’était sur ce divan qu’il la jetait, puis s’abattait sur elle. Pour ne pas laisser de traces sur les draps brodés de la petite. Lucie avait aussitôt demandé à revenir dans son ancienne chambre, mais sa mère s’était mise en colère devant ce caprice insensé. Lucie avait alors supplié qu’on retirât au moins cet horrible divan, mais là encore Aloïse n’avait rien voulu entendre. Et Lucie est restée prisonnière de sa belle chambre orientée vers le soleil levant, condamnée à y subir sans défense les visites de l’ogre. […] Cette chambre était maudite, c’était un cabinet de magie noire où tout se retournait en son contraire, où se défigurait l’enfance. » ( EM , 121) 5 En italiques dans le texte. 6 En italiques dans le texte.

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