AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 150 espace puisque « tout coin dans une maison, toute encoignure dans une chambre, tout espace réduit où l’on aime à se blottir, à se ramasser sur soi- même, est, pour l’imagination une solitude, c’est-à-dire le germe d’une chambre, le germe d’une maison. » (Bachelard 1957, 130) C’est pourquoi l’ancien professeur de littérature, amoureux des lettres et donc enclin à la rêverie autour des mots, y trouve la paix et le confort d’un second logis. Confronté à un destin en permanent rétrécissement, il profite de sa disposition pour l’attention au peu dont il dispose afin de se bâtir de vastes espaces intérieurs, où seule retentit l’attente de quelque chose d’indéfini. Le fait que l’endroit privilégié pour l’exploration de ces états d’esprit est représenté par les toilettes n’est pas anodin : même le plus humble et plus exigu des lieux s’ouvre aux immensités intérieures, recherchées par le biais d’une attention particulière et de l’attente de menues révélations. En plus, du haut de son cinquième étage, Prokop bénéficie également d’une « ample vue plongeante sur [une] cour-jardin, et cela lui donne une sensation d’espace et de profonde paix. » ( Im 7 , 19) Cependant, le récit n’insiste pas davantage sur ce détail, mais revient en boucle aux toilettes – endroit qui semble construit à la mesure du personnage égaré dans un monde qui ne veut plus de lui. Tout d’abord parce que c’est le règne de l’hétéroclite : malgré sa « manie du compartimentage » ( Im , 24), Prokop y entasse pêle- mêle des objets dont la plupart ne servent plus à grand-chose. Les toilettes sont en même temps un endroit plutôt obscur, où la lumière du jour pénètre chichement. Si le contact avec l’extérieur est limité, tout se joue à l’intérieur : l’exiguïté de l’espace est compensée par la tache d’humidité du plafond qui, lors de ses périodes alternant épanouissement et rétrécissement, fait l’objet de la contemplation de Prokop. Cette contemplation, loin d’être uniquement une activité ancrée dans le temps, se donne celui-ci pour objet : « […] c’est la fleur du temps qui passe. » ( Im , 32) Ainsi, les toilettes sont le lieu où Prokop Poupa est témoin du passage du temps tout en s’adonnant à la rêverie : « Mais Prokop rêvassait en ce lieu plus encore qu’il n’y lisait, car un rien mettait sa lecture en suspens. » ( Im , 37-38) La permanente correspondance entre le lieu et le temps se fait aussi par le biais de l’attente. Cela parce que les toilettes sont un lieu de révélation empreinte de mysticisme. Tous les ingrédients de l’attente sont là – l’attention, la rêverie et l’esprit toujours aux aguets – et c’est en ce lieu de profonde humilité que le personnage prend connaissance de sa propre faiblesse, mais aussi des ouvertures possibles vers l’infini. Catalyseurs de la méditation, donc de l’attente d’une révélation, les toilettes représentent « l’espace par excellence où s’éprouve la finitude humaine et où s’entrevoit 7 Sylvie Germain, Immensités , Paris : Gallimard, coll. « folio », 1993. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( Im ), suivi du numéro de la page.
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