AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 152 Poème de la lenteur 12 , cette recréation de l’espace paradisiaque n’échappe pourtant pas au danger de l’imprévisible, il est alors question d’ espace en attente , sujet à des bouleversements : « En ce temps-là les Péniel étaient encore gens de l’eau-douce. » ( LN , 15) Ce qui brise l’harmonie initiale – et, de manière générale, l’harmonie existentielle des Péniel – est l’appel à la guerre. Cette dernière influe sur la perception de l’espace – ce qui arrive, par exemple, dans l’œuvre de Julien Gracq : « l’attente de la guerre ou de la mort, thème obsédant des récits gracquiens, l’attente des personnages, se retrouve dans les lieux. » (Francis 1979, 22) Ainsi, l’appel à la guerre auquel Théodore-Faustin doit impérativement répondre le mène-t-il vers des terres inconnues. Sa marche retrace le cheminement adamique et la prise de possession de la terre après la perte du Paradis. Car, une fois arrivé sur le champ de bataille, il ne sera plus question que de terre. L’espace devient matière étendue à perte de vue, matière des origines de l’homme selon la Genèse. En même temps, cet espace fait coïncider naissance et mort, l’imprévisibilité constituant un appel sinistre de retour à la matière première. La sentence divine 13 menace de s’accomplir à chaque instant. Ainsi, la guerre dessine un espace propre où l’homme vit en alarme, tous les sens aux aguets, car à l’attente de son anéantissement. Dans Nuit-d’Ambre , le texte insiste également sur l’aspect de la mort que l’on apporte, détruisant ainsi l’équilibre de la fraternité en tant que condition édénique : « La guerre pouvait bien changer de lieu, changer de forme, d’armes et de soldats, son enjeu demeurait éternellement le même, – il serait demandé à chaque fois et à chacun compte de l’âme de l’homme. » ( NA , 144-145) Ainsi, l’espace et le temps se confondent jusqu’à la dissolution de la mémoire du « Paradis ». Nourrie d’angoisse, la perception aboutit à la dissolution du réel en un amalgame où rien ne peut être distingué clairement : La frayeur de la mort, de sa propre mort, venait de s’ériger en lui, pulvérisant d’un coup sa mémoire, ses songes, ses désirs. […] il était pris au cœur de la bataille et depuis des jours déjà il vivait dans une alarme constante, ne différenciant même plus le jour de la nuit 14 tant les feux, le sang et les cris ne cessaient de jaillir de tous les coins de l’horizon toujours 12 « La terre était mouvance de champs ouverts à l’infini, de forêts, de marais et de plaines rouis dans les laitances des brumes et des pluies, paysages en dérive étrangement lointains et familiers où les rivières faufilaient leurs eaux lentes dans le tracé desquelles, plus lentement encore, s’écrivaient leurs destins. » ( LN , 15) 13 « Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. » ( La Bible de Jérusalem , La Genèse, 3, 19) 14 Une indifférenciation que Gérard Genette a même généralisée : « […] les deux termes sont évidemment unis par une relation très forte, qui ne laisse à aucun d’eux de valeur autonome. » (Genette 1969, 102)

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