AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 153 plus rétréci transformaient l’espace, le temps, le ciel et la terre en un énorme bourbier 15 . ( LN , 39) Désormais, la guerre devient l’objet d’une attente imprécise qui rend très fragile l’équilibre existentiel des Péniel. C’est pourquoi, aussitôt aperçu, l’endroit où Victor-Flandrin bâtira sa vie est présenté comme un espace quelconque, ne se distinguant par rien de spectaculaire, mais aussi comme un lieu soumis aux caprices des maîtres du monde. Situé dans une zone frontalière, généralement oublié à son propre rythme, il est, à l’instar du paradis d’origine des Péniel, un lieu d’attente de la prochaine guerre. Il est à remarquer la stratégie narrative qui glisse cette menace, allant d’une description tributaire des contes à une précision saturée de réalité : Cet endroit n’était ni près ni loin, il était de nulle part. Il ne jouissait ni de la splendeur des littoraux sculptés par les mers, ni de la souveraineté des paysages architecturés par les montagnes, ni de la magnificence des déserts arasés par la lumière et le vent. C’était un de ces lieux perchés aux confins du territoire et qui, comme toutes les zones frontalières, semble perdu au bout du monde dans l’indifférence et l’oubli – sauf lorsque les maîtres des royaumes jouent à la guerre et les décrètent alors enjeux sacrés. ( LN , 76- 77) Plus tard, l’Europe entière est déclarée enjeu sacré et la Seconde Guerre Mondiale vient transformer l’espace une fois de plus. De manière assez surprenante, il est assujetti au temps : « […] il était revenu, le temps de l’ennemi, le temps du sang et de la peur, et à pas de géant cette fois. » ( LN , 275) De nouveau, la guerre entraîne le brouillage des repères spatio- temporels, transformant tout en incertitude et crainte. Rappelons aussi le départ d’Augustin et de Mathurin, départ qui est un transfert entre un « nulle part » et « un ailleurs plus terrifiant encore. » ( LN , 145) Face au danger, l’espace devient « une sorte de milieu indéterminable, où errent les lieux, de la même façon que dans l’espace cosmique errent les planètes » (Poulet 1963, 19) : « Là-bas. Il n’y avait plus d’ici, ni même d’aujourd’hui. Il n’y avait que des là-bas, insituables autant qu’infranchissables, et des demains béants de peur. » ( LN , 276) Malgré sa position à l’écart, le hameau de Terre-Noire 16 reste un endroit en danger et le souvenir des « anciens séjours de l’ennemi dans [la] région » ( LN , 278) le transforment en lieu 15 Cette image est reprise plus loin, lors de la participation d’Augustin et de Mathurin à la Première Guerre Mondiale : « Et c’était vrai, terre et chair se confondaient en une unique matière, la boue. […] Un lieu de chute, vraiment. » ( LN , 153) 16 Terre fertile si l’on pense au « tchernoziom » qui vient du russe et qui représente justement un type de sol de couleur noire, dans le livre, Terre-Noire est le lieu qui voit naître la longue lignée des Péniel. C’est, ensuite, une terre qui récompense le travail par de riches récoltes – la seule exception concernant le retour de Nuit-d’Ambre après le crime : la terre devient stérile à son contact, car il porte la malédiction de Caïn. Mais Terre-Noire est également ce lieu où se jouent les drames obscurs de l’Histoire, lieu périodiquement ravagé par les guerres.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=