AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 215 Le fait que le traducteur se soit mis à la recherche de références équivalentes dans le contexte culturel de la langue d’arrivée correspond, selon Even-Zohar 11 (Lambert 2009), à rechercher le ready made model qui peut s’avérer être à double tranchant. D’une part, il est possible pour le traducteur (mais aussi pour le lecteur) de retrouver dans son histoire littéraire une matière linguistique, culturelle, référentielle et motivée, pour donner une substance concrète à sa recréation du texte. D’autre part, le fait qu’il puisse se plonger dans sa propre traduction littéraire implique aussi le risque de la réduction de l’étrangeté, de la rétention du pouvoir d’invention. Voilà peut-être le plus grand enjeu pour un traducteur (j’ajouterai, de langue française). Nous pouvons formuler cet enjeu comme suit : comment lire en français Guimarães Rosa, écrivain brésilien, créateur dans sa langue, mais, en même temps, écrivain inséré dans une tradition littéraire particulière ? Le métisse d’Indien et de Blanc, neveu du jaguar, et Iauaretê lui aussi – caboclo du sertão dos geraïs – ne peut pas parler comme un paysan de la France profonde, ni s’exprimer selon ce que l’héritage colonial français nomme l’Autre et sa parole, c’est-à-dire, la façon qui lui est propre de parler le français, une énonciation ou un mode d’énonciation correspondant à un « baragouinage » ou « jaguaragouinage » : Bom. Bonito. A-hã! Essa sua cachaça de mecê é muito boa. Queria uma medida-de-litro dela ... Ah, munhãmunhã : bobagem. Tou falando bobagem, munhamunhando . Tou às boas. Apê ! Mecê é homem bonito, tão rico. Nhem? Nhor não. Às vez. Aperceio . Quage nunca. (« Meu tio o Iauaretê », Estas Estórias, 192) Bon. Tout beau. Ha-hang! Vot’ cachaça elle est de la meilleure. Je cracherais pas sur une mesure d’un litre ... Ah, mounian-mounian : sottise. Je dis des sottises, je jaguaragouine . Suis pour la paix. Houla ! Z’êtes un homme tout beau, riche riche. Hein ? Non m’sieu. Des fois. J’ apercie. Quaji jamais. ( Mon oncle le Jaguar , 15) L’expression dans le texte en français, « je jaguaragouine », est formée à partir du verbe baragouiner, qui signifie, dans son acception moderne, « parler mal le français » ; le suffixe « gouiner » est ici péjoratif et ne renvoie pas aux procédures de création des mots rosiens, quand l’auteur brésilien reproduit les miaulements des petits d’once : miei, miei, jaguarainhém, jaguarainhenhém (« Meu tio o Iauaretê », Estas Estórias, 11 « Quant à la traduction, elle découle à première vue de l’importation, mais une des stratégies suivies dans presque toutes les traductions consiste à simuler la tradition (ce qui est connu : „ready-made models“ dans la terminologie d’Even-Zohar). » Lambert, José, In Guerini, A.; Costa, W. « Entrevista com José Lambert », Cadernos de Tradução , América do Sul, 2 12 03 2009.

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