AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 19 promenée sur la crête de la pente face au fleuve et puis elle est revenue là où elle est maintenant, allongée face au couloir, dans le soleil. Elle, elle ne peut pas voir l’homme, elle est séparée de l’ombre intérieure de la maison par l’aveuglement de la lumière d’été. On ne peut pas dire si ses yeux sont entrouverts ou fermés. On dirait qu’elle se repose. Le soleil est déjà très fort. Elle est vêtue d’une robe claire, de soie claire, par le devant déchirée, qui la laisse voir. Sous la soie le corps était nu. La robe aurait peut-être été d’un blanc passé, ancienne. Ainsi aurait-elle fait parfois. Parfois aussi elle aurait fait très différemment. Différemment toujours. C’est ce que je vois d’elle. Elle n’aurait rien dit, elle n’aurait rien regardé. Face à l’homme assis dans le couloir sombre, sous ses paupières elle est enfermée. Au travers elle voit transparaître la lumière brouillée du ciel. Elle sait qu’il la regarde, qu’il voit tout. Elle le sait les yeux fermés comme je le sais moi, moi qui regarde. Il s’agit d’une certitude. (Duras, L’homme assis dans le couloir, 7) La phrase qui ouvre le roman 6 de Marguerite Duras L’Homme assis dans le couloir repose sur un hic et nunc préétabli au sens que tous les substantifs ont un déterminant défini : « l’homme », « l’ombre », « le couloir », « la porte », « le dehors ». Ces articles définis renvoient aux objets ou aux êtres connus dont le lecteur sait la référence qui lui est familière. Or, c’est la première phrase de l’incipit. L’écrivaine n’explique plus à travers les séquences suivantes ce qui sont ces « homme », « ombre », « couloir », « porte », « dehors ». C’est un pseudo hic et nunc par rapport à l’écriture traditionnelle dont l’isotopie (voir ci-dessus), expliquant les données référentielles de ces premiers repères spatiaux ou temporels, ne se soucie pas de l’illusion du réel. L’écrivaine ne se préoccupe pas à construire la vraisemblance. Ce pseudo hic et nunc est laissé au choix du lecteur qui choisit le temps et l’espace convenables. La première des conclusions serait que, dans ce type d’incipit, l’auteure mise sur la co-participation du lecteur dans l’acte d’écrire. Dans ce cas l’incipit , qui devrait être la mise en place du chronotope, ne fonctionne ni de manière mythologique (comme chez Chrétien de Troyes, par exemple), ni imaginaire (comme chez les romantiques, dans leurs emphatiques évasions spatiales, temporelles, modales), ni réaliste (comme chez Balzac : telle année, telle place, telle ville, tels personnages). Il s’agit d’une pseudo-deixis : ni tout à fait déictique, ni tout à fait dénominative. Chez Duras les adverbes de lieu « ici », et de temps « maintenant » ou « alors », déictiques par excellence, plongent le lecteur dans le chronotope du narrateur. L’effet à la réception des tels noms est donc ambivalent : il apparaît plus plausible que réel, une sorte de pseudonyme d’un lieu réel : nous l’avons identifié comme Arcadie. D’ici 6 Si nous passons sous silence des jalons d’histoire littéraire concernant la genèse du roman et les insertions autobiographiques de l’écrivaine dans le texte, c’est que la démarche chronotopique met entre parenthèses l’explication biographique de l’œuvre, même si les études génétiques viennent prouver les renseignements fournis par les irradiations chronotopiques.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=