AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 29 2. Combien larges les marges de la francophonie ? L’usage l’aura donc imposé et ainsi tout écrivain doit se penser et chercher à se situer – car sur le marché des biens symboliques l’enjeu se révèle de taille, existentiel – par rapport au centre ? Et du même coup le hors-centre sera-t-il un espace clos dans son unicité indivise, puisque le partage géographique lui défie tout amalgame, d’où l’écrivain convoitera le salut et monopole du centre comme lieu du bien penser, du bien écrire, du bien juger et donc repère axiologique et axiométrique dans la « logosphère francophone » (Barthes et Nadeau 1980, 9) ? Un tel système de référence par trop absolutiste, s’il offre à la rigueur l’avantage de réfuter a contrario un non-lieu artistique à cause de la tension bipolaire, dualiste – centre versus hors-centre – qui le sous-tend, toute comparaison, fusse-t-elle par négativité, impliquant à quelque degré un processus de rapprochement, contribue à condamner à un inéluctable statisme tout ce qui est rejeté dans le flou de la périphérie avec peu ou pas de nuance. Le monde francophone – entendons toujours non-hexagonal comme l’abus de l’usage l’impose – est à penser plutôt dans le dynamisme qui l’anime et celui-ci ne se réduit pas à ses rapports avec la « mère des arts, des armes et des lois. » (Du Bellay 1966, 66). S’il devait s’y réduire, la parole du poète de la Pléiade serait appelée à être non seulement vraie, mais éternellement vraie. Et sous le monisme pourtant pluriel de la francophonie qui, à trop s’accrocher au cordon le liant irrémissiblement au centre, se ligote davantage avec le même cordon dont elle se ceint dans ses efforts pour la reconnaissance par les « lieux de pouvoir » (Béhar et Fayolle 1990, 124) parisiens, l’écrivain en mal d’intégration du centre continuerait à errer – pour continuer avec le registre de l’auteur des Regrets – dans sa marginalité. Marginalité, exiguïté, minorité, exterritorialité, périphéricité, pauvreté, petitesse, que sais-je encore, curieux jugements de valeur qu’il convient de remettre sur la balance pour en discuter les soubassements mais aussi les tendances qui confinent plus dans la marge, dans la marginalité. Le procès évaluatif qui décrète les termes (dis)qualifiants de marginalité et d’exiguïté n’autorise-t-il pas la mesure de la largeur de cette marge, de l’orientation et du degré de cet angle exigu ? Du 11 au 13 mai 1990, une rencontre à l’abbaye de Royaumont a réuni « des écrivains, des éditeurs, des distributeurs, des critiques et des universitaires venant de France, de Belgique, du Québec et de Suisse. » (Gauvin et Klinkenberg 1991, 14). À l’ordre du jour figuraient nombre de questions – une vingtaine si l’on suit le balisage des co-auteurs qui présentent le livre né de la rencontre – qui ont pour centre d’intérêt une crise que résume en un tour de phrase bien frappée le mot de lancement de l’ouvrage : « L’hypothèque la plus lourde qui pèse sur les littératures francophones est leur faible diffusion. » (11).
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