AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 34 succès où il peut être trouvé. Se rendre à l’évidence de la donne lui assurera la lucidité nécessaire à faire son chemin sans la mauvaise conscience d’avoir trahi ni le ressentiment d’avoir été roulé. Dany Laferrière, auteur, cinéaste, journaliste et chroniqueur d’origine haïtienne qui vit à Montréal, a peut-être vu juste en intitulant un de ses romans Je suis un écrivain japonais . Le titre, dont le caractère provocant – dans le sens positif de l’adjectif, nous entendons sa dynamique vocationnelle – est évident, déborde l’explicitation qu’en fait la séquence liminaire qui aborde, entres autres, la problématique de l’édition sous l’angle titrologique 3 . Se proclamer japonais dans le monde, et à l’ère de la parcellisation, est peut-être le plus beau défi à lancer aux habiles détractations des opposants à l’idée d’une littérature-monde. Le défi est d’autant plus intéressant qu’il est lancé par un de ces écrivains qu’on labellise, nolens volens , francophones et que le succès ou l’insuccès rendra blanc ou noir, un peu à la manière de ces athlètes européens par naturalisation qu’on nomme par leurs pays d’origine, d’ici ou d’ailleurs, selon la mesure de leur performance. Et si effectivement, entre Haïti et Québec, Québec et Haïti – selon où l’on veut voir le centre et la périphérie – il était plus chic de se faire (appeler) japonais, quels contenus attacherait- on à la centralité et à la périphéricité des écrivains de langue française ? S’il faut en convenir avec Jean Bessière et André Karátson que « la naturalisation ne peut à elle seule définir le statut de l’auteur et de sa création » (1982, 7) tout en reconnaissant avec eux encore que l’« exil et le récit [ou l’écriture tout court, dirions-nous pour notre part] se constituent en portant à l’extrême l’expérience et l’exposé de cette dualité, considérée non plus comme la juxtaposition d’éléments hétérogènes, mais comme une antinomie ineffaçable et féconde » (91), la littérature moderne d’expression française ferait peut-être mieux de se prévaloir de quelque « japonerie ». Non seulement au nom de l’ordre mondial actuel qui défie toute conscience close , mais aussi en vertu de l’inéluctable inscription de toute œuvre dans l’« immense intertexte » (Barthes 1980, 15) des autres littératures, qu’elles soient de même pays ou non, de même langue ou non. 3. Et si tout commençait à l’université ? L’autre paramètre à tenir en compte absolument dans une réflexion sur l’histoire littéraire à travers les méandres de l’édition dans le monde francophone nous semble l’institution universitaire et pour cause. Non 3 Des échanges entre l’auteur et son éditeur perce ce fragment : « Quoi ? Je suis un écrivain japonais . Bref silence. Large sourire. Vendu ! On signe le contrat : 10 000 euros pour cinq petits mots. » (Laferrière 2008, 14)
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