AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 45 l’interrogation dramatique de la subjectivité, du désir et de la vie politique collective (Engelstein 2011, 39). Chez Egli, Anda, l’héroïne antique aux affres de la vie contemporaine, doit extirper le cancer qui ronge son père. Marius Conceatu analyse brillamment dans son article de Women in French Studies le sujet de la faute originelle renforcé par les lieux mythiques. Nous proposons une nouvelle lecture du roman de Egli en analysant un des personnages de cette tragédie œdipienne, Anda la fille perverse. Le complexe œdipien irait pour le père-amant et orphelin se matérialiser envers la fille pubère qui a le « goût amer presque venimeux. Et salé », « le goût de limon et d’algue. Et de mer. » (Egli 134) 1 « Naquit cette mère intérieure » (11-12), nécessaire et profonde ; le père Alexandru ne l’atteint pas et la remplace par sa propre fille. 1. L’importance des lieux et leurs rôles Les lieux où se déroule cette sorte de roman noir sont les sources de l’origine violente et mythique de la Dobroudja. Constantza, port important sur la mer Noire, fut construite sur les fondements de la cité grecque de Tomis, terre d’exil et du tombeau du poète Ovide qui y vécut de l’an 8 au 16 après Jésus Christ. La garçonnière du dentiste pour ses débats amoureux s’y trouve et la douzième lettre de Ioana, la maîtresse actrice d’Alexandru, nous donne l’atmosphère de ce port cosmopolite : Je sentais dans mes narines l’odeur du kebab. Dans la vieille ville, les Turcs cuisinent toujours dans la rue. Odeur de galette au fromage. Les trolleybus et les autos et les gens dans la rue. Je voulais le silence… Nous sommes passés devant la mosquée en fonction, des bistros à quatre sous et deux clubs de strip-tease… Nous nous sommes arrêtés à côté de la statue du poète qui a écrit : « Jamais je n’aurais cru que j’apprendrais à mourir, toujours jeune, enveloppé dans ma cape. » (Egli 28) Mangalia, ville de résidence de la famille Bena à quelques kilomètres au sud de Constantza, fut construite sur les ruines de l’ancienne cité de Callatis. C’est une station balnéaire, au paysage de dunes qui fait dire à la maîtresse d’Alexandru « le sable est un cancer » (159), une image d’expansion incontrolable, un fini indéfini toujours mouvant. Une grande diversité ethnique et culturelle de la région où les habitants roumains, turcs, tartars, grecs, bulgares, russes, ukrainiens se cotoient, y apportent leurs us et coutumes, mais aussi leurs mythes locaux. Soulignons la manie de Sonia la tante-mère d’Alexandru de constamment graver dans le bois d’un ancien arbre ou d’une table, pour y retrouver l’odeur de sciure 1 Notons les vers rythmés d’Henry Bauchau : « Mon père/ Mon frère/ M’a dit/ Nous n’avons plus de mère, Antigone/ Nous devons chacun/ Devenir notre propre mère. »
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