AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 56 écrivains francophones pratiquant le même genre, c’est la façon dont il exploite sa vie réelle en la mettant au service de la fiction, en s’approchant par là de l’autofiction, mais demeurant toujours à la frontière de ces deux genres. La littérature de Chessex est une littérature de l’entre-deux. Elle se situe entre narrativité et poéticité, entre prose et poésie, entre tradition et innovation. 1. Mémoire vs. Imagination Les écrits de Jacques Chessex se placent le plus souvent entre autobiographie et autofiction. Le mobile d’une telle écriture est la création d’un espace-temps de la mémoire qui représente un lieu privilégié des souvenirs et des retrouvailles. Cet « espace-temps » de la mémoire chessexienne fonctionne comme un noyau central autour duquel s’organisent des mouvements qui constituent des va-et-vient sur l’axe du temps, entre le passé et le présent. C’est seulement en passant par cet « espace-temps » que le « je » qui raconte entend aboutir à trouver la clé d’une quête identitaire à laquelle il se soumet d’ailleurs volontiers, afin de pouvoir se libérer des remords du passé. Le chronotope chessexien de la mémoire est le lieu où la conscience révèle ses craintes secrètes et se place dans un tête-à-tête intime avec l’ego de la personnalité. Paul Ricœur parlait de l’existence d’un court-circuit entre mémoire et imagination, les deux éléments étant liés, selon lui, par contiguïté, « évoquer l’une - donc imaginer -, c’est évoquer l’autre donc s’en souvenir. » (Ricœur 2000, 5) En ajoutant à ces deux notions analysées par Ricœur, l’autobiographie et l’autofiction, on peut établir un rapport de collaboration entre la mémoire et l’autobiographie d’une part, et entre l’imagination et l’autofiction d’autre part. C’est toujours Ricœur qui explique la double visée du rapport entre l’imagination et la mémoire, en parlant de deux intentionnalités existantes dans ce cas : […] l’une, celle de l’imagination, dirigée vers le fantastique, la fiction, l’irréel, le possible, l’utopique ; l’autre, celle de la mémoire, vers la réalité antérieure, l’antériorité constituant la marque temporelle par excellence de la « chose souvenue », du « souvenu » en tant que tel. (2000, 5) Chez Jacques Chessex il y a une confusion permanente entre remémoration et imagination, dualité qui se voit, au niveau de l’écriture, par la pratique des deux genres, qui, bien que semblables, différent par la manière dont ils traitent cette problématique de l’espace-temps de la mémoire. Si l’autobiographie se situe du côté du vécu, l’autofiction se place plutôt dans la lignée du possible ou du fantastique. Mais la métamorphose de l’autobiographie en autofiction se réalise par l’intermédiaire de l’espace- temps de la mémoire. L’incursion dans le passé et le recours au souvenir entraînent la naissance d’une autre réalité car « il semble bien que le retour
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