AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 58 mène volontiers afin de pouvoir se libérer des remords du passé . Chez Jacques Chessex il y a toujours un mouvement de superposition entre des faits autobiographiques authentiques et des constructions imaginaires qui renvoient plutôt à l’autofiction. Jean Marie Roulin observe d’ailleurs : […] la littérature autobiographique romande a intégré le « soupçon », jouant sur l’identité et la différence entre l’auteur et son personnage, sur l’authenticité autobiographique et la construction imaginaire. Au récit complet d’une vie fait à un âge mûr, l’écriture autobiographique romande tend à préférer la chronique d’une brève période, journaux retraçant un moment de vie, et de manière privilégiée, récits. (Roulin 1998, 226) C’est le cas de L’économie du ciel , un petit roman qui ressemble plutôt à la nouvelle et qui raconte dans sa première partie un épisode qui aurait eu lieu dans l’enfance de l’écrivain. Le père du narrateur-personnage, un professeur respecté, aurait tué une vieille dame qui menaçait de dévoiler un abus commis par celui-ci sur l’une de ses étudiantes. Le père, possible assassin, se transforme en suicidé, après avoir exigé au fils de garder le silence: Il me tient toujours par le bras, il regarde autour de lui, devant, derrière. « Il n’y a personne », dit sa voix que je reconnais mal. « Personne. Et toi tu ne m’as pas vu. Souviens-toi. Toi tu ne m’as pas vu à ce moment et sur ce chemin. » Il m’a lâché à grands pas, le chapeau enfoncé, le col haut, sur la route où il n’y a personne. (15) L’autofiction, dans l’acception utilisée pour la première fois par Serge Dobrovsky en 1977, renvoie à une fictionalisation. Il ne s’agit plus comme dans le cas de l’autobiographie d’une représentation de soi, mais plutôt d’une fiction de soi. Ce roman de Chessex raconte une histoire plutôt fictive que vécue, élaborée par lui-même afin de pouvoir y jouer un rôle. Si dans le cas de l’autobiographie authentique il s’agit d’éclairer les rapports de dépendance et de subordination existant entre le vécu et la réalité du livre, l’autofiction renvoie seulement par endroits à des événements réels. Chessex fait appel à son vécu, à des personnes rencontrées ou à des émotions ressenties mais tout cela ne représente qu’une ossature, un matériel autobiographique dont il se sert mais qui n’a pas le même rôle que dans le cas de l’autobiographique. Ce qui diffère chez Chessex par rapport à d’autres écrivains suisses romands c’est l’usage qu’il fait de ce rapport intime entre l’autobiographique et l’autofictionnel. Il s’adresse maintes fois au lecteur, en avouant ne plus savoir si les événements racontés se sont vraiment passés : Mais je m’égare. Est-ce que j’invente ? Saurai-je jamais la vérité sur ces choses ? Je me suis exercé à reconstituer cette scène brève des milliers de fois, la simplifiant, lui enlevant ce qu’elle pouvait avoir à l’origine de tension ou d’angoisse à peine contrôlée dans l’air et la voix de mon père,

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