AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 59 d’effroi aussi en moi à le voir là, dans cet état, avec cette brutalité, cette hâte, cette voix que je ne lui connais pas. (Chessex 2003, 15-16) La frontière entre l’autobiographie et l’autofiction n’est pas du tout bien délimitée. Les récits autobiographiques de Chessex ne se racontent pas toujours à la première personne. Il y a une certaine intimité entre le livre et son lecteur, entre la réalité vécue et un monde imaginé. La ressemblance entre le narrateur ou le personnage et l’auteur, le cadre spatial et temporel de l’intrigue qui situe l’action dans les villes suisses où Chessex lui-même a vécu mènent à un brouillage des pistes entre réalité et fiction. L’univers de Chessex se situe à mi-chemin entre vécu et imaginé, ses personnages lui ressemblent. « Écrire, c’est mettre en place sans cesse un jeu dans lequel celui qui écrit pense “soi”, pense “je” », affirme l’écrivain (Bridel 2002, 36). L’autobiographique joue chez Jacques Chessex sur la ressemblance entre celui-ci et les personnages qu’il crée, ressemblance dont il parle d’ailleurs ouvertement : « J’ai d’ailleurs dit que les personnages de mes livres étaient titulaires de l’un de destins que je pourrais avoir. » (Bridel 2002, 37) Le renvoi au mélange entre réalité et fiction est évident. Pour l’écrivain suisse romand il n’y a pas une délimitation exacte entre le côté autobiographique et le côté autofictionnel. Dans Portrait des Vaudois , par exemple, après avoir décrit à la manière d’un peintre les paysages de Vaud, après avoir répertorié les mœurs et les traits des habitants de la région, Chessex change de registre et parle, dans un dernier chapitre intitulé Voir sa mort , du lien qui existe entre son père mort et le Pays de Vaud qu’il vient de décrire et de situer entre réalité et fantasmagorie. S’agit-il du véritable Pays de Vaud ou d’un Pays de Vaud imaginé par un Chessex qui veut retrouver ses racines et qui a tendance à idéaliser sa terre natale ? Les limites entre autobiographie et autofiction sont de nouveau brouillées : Mon père est devenu le pays. Sa figure, sa tendresse, sa force ont passé dans la figure du paysage et des villages, tout le canton, à tout instant, m’a parlé de mon père, a parlé par sa voix, et lié à ces maisons, à ces campagnes, à ces forêts, j’ai trouvé ma propre force à les aimer et à les célébrer comme autant de tendres visages qui me rendaient le visage unique, le bien-aimé, vivant et clair devant moi. (Chessex 1982, 204-205) L’écriture de soi de Chessex cède à un souci introspectif qui cache le besoin de guérir des blessures anciennes. Les survivances du passé ont le rôle de faire découvrir à celui qui l’a vécu, le moi contemporain, le moi qui vit au présent et qui représente seulement une partie du moi d’antan. Sur les débris du passé on ne peut pas bâtir les réalités du présent, mais c’est au miroir de ce passé qu’on peut voir ce qui nous empêche de vivre pleinement dans la contemporanéité. Pour Chessex, l’écriture autobiographique a le rôle de guérir des blessures de l’enfance et de l’aider à se libérer d’un certain sentiment de culpabilité éprouvé lors de la mort de son père :
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