AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 60 […] parce que j’aimais mon père, j’ai souffert de sa disparition physique comme d’une privation horrible qui m’arrachait à moi-même, me changeait brutalement, me jetait dans une autre vie où tout était menace et haine. […] Des années j’ai été hanté par un poids de culpabilité épouvantable : j’avais voulu cette mort, j’étais responsable de ce meurtre. (Chessex 1982, 207- 208) 3. Autobiographie et autofiction Sans trop insister sur la problématique définitoire concernant l’autobiographie nous allons nous appuyer sur le cadre théorique offert par Philippe Lejeune concernant les trois types de « je » qui se confondent dans le cas de l’autobiographie – l’auteur, le narrateur, le protagoniste – afin de pouvoir mettre en évidence le spécifique de l’autobiographie chessexienne. Lejeune distingue entre deux critères différents, « celui de la personne grammaticale et celui de l’identité des individus auxquels les aspects de la personne grammaticale renvoient ». (Lejeune 1975, 16) Selon lui, outre l’autobiographie classique, celle qui emploie la 1 ère personne, il y a également autobiographie à la 2 e ou à la 3 e personne. Chez Jacques Chessex on rencontre le premier et le dernier type d’autobiographie. Dans le cas de l’autobiographie classique, celle qui tourne autour du moi, les arguments en faveur de son existence au niveau des écrits chessexiens ne sont plus nécessaires, Chessex avouant maintes fois avoir pratiqué ce genre : Je n’aurais pas l’idée d’aller chez un psychiatre parce que j’ai de moi une connaissance énorme par rapport à ce qu’il me reste encore à comprendre. Sans narcissisme, je « m’intéresse à moi-même ». Dans la mesure où j’ai une sorte de fond fantasmagorique qui paraît inépuisable, je ne cesse d’être étonné, inquiété, rassuré, parfois scandalisé, émerveillé, choqué, attiré par ce que je peux encore découvrir. (Bridel 2002, 37) C’est l’autobiographie à la 3 e personne qui pose plusieurs problèmes. C’est au niveau de deux romans de Chessex, L’Ogre et Jonas que l’on trouve une ambiguïté profonde en ce qui concerne l’autobiographique et l’autofictionnel. L’autobiographique suppose l’engagement de Chessex dans son récit et la présence du pacte autobiographique dont parle Lejeune. L’autofiction jette toutes les expériences vécues par l’auteur dans l’ambiguïté. On arrive à ne plus savoir si ce que le narrateur nous raconte respecte ou non le principe de véridicité. L’autobiographie chessexienne à la 3 e personne est « […] un jeu incessant entre l’imaginaire et le vécu, entre le moi et le frère trouble du moi […]. » (Jaton 2001, 18) L’Ogre raconte l’histoire de Jean Calmet, un jeune professeur dont l’existence se transforme en cauchemar après le suicide de son père. La figure du père mort obsède le protagoniste qui ne réussira pas à échapper à un souvenir douloureux et qui finira par se suicider, lui aussi. La superposition entre les trois « je » n’existe pas mais, les similitudes entre la vie du protagoniste et
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