AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 62 Jacques Chessex : – Flaubert disait : „Madame Bovary, c’est moi.“ D’une certaine façon Jonas Carex c’est moi. Bien sûr. Mais ce n’est pas moi. […] C’est un prétendant d’être moi. Et moi, je suis un peu prétendant d’être lui dans la mesure où toutes… toutes… toutes ses pulsions, tous ses phantasmes, toutes ces folies… c’est les miennes quand j’étais à Fribourg, quand j’habitais à Fribourg. (TSR Archives 08.12.1987) 4. La figure du père Si du point de vue formel Jacques Chessex pratique la transgression des frontières entre l’autobiographie et l’autofiction, du point de vue thématique l’écriture du moi est traversée par une véritable hantise thématique qui tourne autour de la figure du père. Même si dans ses récits il y a aussi des présences féminines – sa mère, sa grand-mère, sa sœur ou ses bien-aimées – c’est le père qui tient l’avant-scène de tous ses écrits à caractère autobiographique. « L’autobiographie de Chessex oscille entre ces deux formes particulières : l’expansion éclatante et foisonnante du moi et le repli sur un sentiment du néant que rien n’arrive à combler. » (Jaton 2001, 18) Ce sentiment du néant que l’auteur éprouve est la conséquence directe de la trame soufferte à la suite du suicide de son père, Pierre Chessex. Son attachement avoué envers son père, son choix d’aller vivre avec celui-ci après la séparation des époux Chessex, la relation un peu plus difficile avec sa mère représentent des aspects qu’on retrouve facilement au niveau de son écriture personnelle. La figure du père apparaît dans plusieurs livres sous différentes formes et constitue la cause intime des remords éprouvés par l’écrivain. En remémorant les événements qui ont succédé le suicide de son père, l’écrivain affirme : « […] je n’ai pas su clairement qu’il allait se suicider, à ce moment-là. Si je l’avais su je l’en aurais empêché. » (Bridel 2002, 54) Le regret de ne pas avoir compris son père et de ne pas pouvoir justifier son geste ultime transgresse tous ses écrits autobiographiques avec une transparence lucide. Dans Portrait des Vaudois , l’auteur-narrateur pleure encore son père décédé : Tu as choisi ta mort, le lieu de ta mort, l’heure de ta mort. Quelle mystérieuse balance pèse-t-elle l’arrêt dans le cœur inquiet des suicidés ? Oh leur martyre. Si les dieux ont pitié d’eux, ils doivent hanter un espace à part dans les profondeurs de la mort : comme les guerriers de Virgile, monceaux de corps troués de plaies, mais ceux qui se sont tués ont été les héros de la pire des guerres et leur défaite leur vaut la gloire la plus douloureuse… Tu le comprends, pauvre père. Ton choix t’arrachait à nous plus terriblement que n’importe quelle mort. Tu ne vieillirais pas. Jamais tu ne serais ce vieillard à cheveux blancs que j’ai imaginé jusqu’au vertige, jamais je n’aurais ce père serein entrant doucement dans la mort, tout étant accompli, tout étant apaisé et accepté… (Chessex 1982, 209) Mais d’une figure réelle, celle de Pierre Chessex, on passe vite à une figure paternelle située plutôt plus proche de l’imagination que de la réalité. Le
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