AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 70 Maingueneau recommande donc de se méfier des présentations des œuvres sans rapport avec le lieu qui a permis leur existence. Et si la Poste a rendu possible le développement de l’art épistolaire de Madame de Sévigné (cf. Debray 1992, 314), l’art épistolaire de Leïla Sebbar et de Nancy Huston ne s’appuie pas sur l’existence d’un moyen de transport ; il se construit à la faveur du genre épistolaire, l’unique capable de réaliser l’image de l’autopsie de l’exil, image globale, dérivée de deux instances locutrices et créatrices qui la tissent en « transportant » ses éléments à l’aide des lettres. S’envoyer des lettres de Paris à Paris, traitant de cette ville pour la plupart du temps, ne signifie pour ces deux écrivaines ni s’écrire pour maintenir le contact, ni décrire une ville et ses habitants, mais s’autopsier pour se construire une identité conforme à leur statut d’entre-deux. Un Parisien de souche l’aurait peut-être fait avec un résultat différent. D’ailleurs, les « médiations matérielles » (Maingueneau 1993, 85) considérées non pas comme « circonstances contingentes », mais comme « éléments constitutifs du message textuel » ( Idem ) président à la construction de cette identité. Le tissu textuel des œuvres qui constituent l’objet de cet article se construit autour des expériences de vie du « je » écrivain-narrateur, d’où surgissent des récits, des romans ou des nouvelles ayant un fort caractère autobiographique. Les écrivaines dont nous nous occupons composent des textes à forte tendance autobiographique et se montrent conscientes de cette liaison tripartite, vie-source-écriture : « Ma vie est ma première source. Et l’écriture son souffle sans cesse délivré. » (Mokeddem 2005, 20) Toujours soucieux de préciser où se trouvent ses racines, l’Écrivain migrant mobilise tout un arsenal descriptif pour recomposer le lieu qu’il considère son point d’origine géographique. Ainsi, l’Algérienne Malika Mokeddem est-elle née à Kenadsa, petite localité saharienne 2 fortifiée comme on en trouve plusieurs au Maghreb ; la Roumaine Maria Maïlat, en Transylvanie, les premiers souvenirs étant ceux d’une périphérie « au carrefour des Tsiganes et des chats de gouttière » (2003, 21) ; l’autre Algérienne, Leïla Sebbar, est née à Aflou, dans le département d’Oran. Peu nombreuses sont les écrivaines qui évoquent les grandes agglomérations qui ont assisté à leur naissance, comme le fait Nancy Huston avec Calgary, en Alberta. Une indication concernant le lieu d’origine, décrit ou seulement évoqué, s’insère d’habitude dans les premières pages de l’œuvre. Nancy Huston se rapporte sans cesse à « l’autre côté de l’Océan » car, « toujours présente dans ma tête, il y avait l’Amérique du Nord. » (Huston et Sebbar 1986, 15) Le lieu de naissance peut être insignifiant comme étendue : une petite ville transylvaine (Maria Maïlat), un ksar , comme c’est le cas du personnage 2 Un ksar .
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=