AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 72 3. L’aspect paysager L’inscription textuelle de cet aspect vise les séquences descriptives, mais rarement une telle séquence a des valeurs ornementales, le plus souvent elle est le support d’une pause dans le fil narratif, centrée donc sur le lecteur, ou encore fait preuve d’une complémentarité discursive qui élucide un aspect nécessaire à la compréhension. Suspendue entre deux déictiques « en ce temps-là » et « maintenant », la description à valeurs paysagères dans Des rêves et des assassins de Mokeddem refait l’atmosphère de la ville d’Oran avant et après l’indépendance de l’Algérie : En ce temps-là la ville était propre et tranquille. Les ruelles pleines de filles en jeans, mini-jupes et cheveux flous. Les plus effrontées ou courageuses d’entre elles osaient s’attabler aux terrasses des cafés et crier au scandale si on refusait de les servir. En ce temps-là nous n’étions divisés qu’en Algé- Rois et Algé-Riens […]. En ce temps-là, les Algé-Rois méprisaient encore notre raï […]. En ce temps-là, les vieilles femmes échangeaient de balcon à balcon de longues tirades en espagnol avec nostalgie. On n’avait pas honte de notre métissage culturel, non pas encore. […] En ce temps-là même les voiles étaient sexys. […]. En ce temps-là même le vin était savoureux et pas cher. […] Maintenant, l’interdit et la terreur calcinent tout. (Mokeddem 1995, 33-34) Les valeurs argumentatives de la description sont soutenues par la construction en contraste. Le rythme du texte n’obéit pas seulement au plaisir esthétique d’enchaîner les images, il ordonne les arguments et descend abruptement dans un paragraphe conclusion. L’aspect « posé » de la ville se prolonge pour l’écrivain migrant dans la fréquentation des lieux publics, ceux du passage : « Je m’incruste dans les lieux publics, anonymes, où les codes en vigueur ne m’angoissent pas comme ceux des lieux mondains parisiens où je m’ennuie…, sauf si, par un renversement pervers, je me mets en position de passagère, à la lisière, comme le banc d’une gare. » (Huston et Sebbar 1986, 9) Les non-lieux - comme espace de la liberté - tendent à devenir des images représentatives de ces écrivaines. Le témoignage littéraire de Malika Mokeddem fait vivre le contraste et la douleur : Juin 1977, je suis à Paris. […] Une amie algérienne me prête un studio rue Alésia, dans le quatorzième […]. En réalité j’y suis si peu dans ce studio. Je vis dans les rues de Paris. Je marche dans Paris des journées entières, une partie de la nuit. Je me fais la java. Je n’ai jamais autant flâné dans une ville, encore moins au désert. Du reste, j’ai plutôt l’impression de planer. J’ai des semelles de vent dans des tourbillons de rêveries, de griseries. Je me déboussole à becqueter sur les terrasses parmi des nuées d’oisifs, de

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