AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 73 buveurs de soleil. Je les épie et me dis : „Ils ne peuvent imaginer ce que représente pour moi le simple droit de pouvoir déguster une bière dehors ! Sans être insultée. Embarquée par des flics ignares.“ (Mokeddem 2003, 205-206) Mettre la ville en discours c’est se mettre soi-même en discours, dans une permanente préoccupation de tracer les jalons de son identité. Se trouver sur une terrasse est un geste banal pour l’Européen ; l’Algérienne y voit l’expression d’une indépendance longuement désirée. Et le non-lieu à vocation dépersonnalisante se trouve impliqué dans le processus de quête identitaire. Il favorise la manifestation de l’identité grâce à un contraste subtil entre l’aspect posé de la ville européenne et celui bruyant d’un là-bas algérien. Se rapporter constamment aux non-lieux fait partie d’un examen aux divers résultats. Sortis de prison, les Oufkir vont pour la première fois dans un café-bar (au Maroc), moment dramatique qui leur apprend beaucoup sur leur propre identité : En entrant dans le café, j’ai un vertige, je me prends les pieds dans une marche et je trébuche. Je ne sais plus me déplacer. D’ailleurs, je ne sais plus rien. Dites, comment fait-on pour marcher ? Pour mettre un pied devant l’autre et recommencer, comme dit la chanson ? Comment fait-on pour se planter devant un comptoir, commander un Coca d’un air nonchalant, le verser dans son verre et le boire avec des petits murmures de satisfaction ? Dites, comment fait-on pour vivre ? Dans ce bar où nous nous sommes alignés, comme une file de prisonniers dociles, la lumière nous semble trop forte, la musique trop agressive. Nous nous sentons traqués. Nous préférons remonter dans les voitures. » (Oufkir et Fitoussi 2007, 388) Le discours joue cette fois-ci sur la mise en page et les pronoms personnels. D’un « je » singulier soutenant le discours autobiographique on glisse vers le « nous » englobant le locuteur. Malika Oufkir raconte un épisode douloureux de sa vie, l’incarcération prolongée à côté de sa famille ; mais son « je » est moins personnel que collectif, il se fait le porte-parole des autres, qui ont les mêmes vécus, mais qui ne se présentent pas comme locuteurs. L’écrit autobiographique, plus qu’un autre genre, propose la mise en discours de la ville en tant que « somme de lieux » (Moïse 2003, 59) et somme de discours qui la disent, qui la décrivent comme « co-construction entre la représentation de l’espace géographique et la mise en mots » ( Ibidem , 61). Cette mise en mots sert également à la construction des représentations identitaires. Pour les écrivaines migrantes, ces représentations alimentent d’une part la polyphonie discursive et d’autre part, la quête de leur identité. Ainsi, Paris accueille-t-elle Malika Oufkir et lui révèle le double de son identité :

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