AGAPES FRANCOPHONES 2012

100 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 pas à l’histoire de son interprétation. Elle s’est constituée en grande partie après sa mort, et elle s’accroît encore. […] L’histoire même de l’interprétation de Diderot – constitutive de son œuvre – n’en est pas une. Ce sont en fait plusieurs histoires […] » (1974, 7 et 8, nous soulignons). Grâce aux éditions Brière (1821-1823) et Paulin (1830-1831), les romantiques découvrent le pan caché de l’œuvre diderotienne : l’homme passionné de la correspondance, le critique d’art perspicace et subtile des Salons , le dialogiste endiablé du Neveu et du Rêve de d’Alembert , le conteur astucieux. Les premiers comptes rendus à l’édition Paulin marquent les affinités des romantiques pour l’esprit du XVIII e dont Diderot est promu en figure tutélaire. Les écrivains de la première génération romantique reconnaissent en Diderot un prédécesseur incontournable, auquel ils vont se comparer, qu’ils vont imiter, continuer ou contredire. Tout au long du XIX e siècle, Diderot va être plusieurs fois découvert et redécouvert, inventé et réinventé par les écrivains. L’image de Diderot est déclinée sur au moins trois tonalités : si dans le premier tiers du siècle c’est l’attrait de l’homme original qui l’emporte, dans le second tiers se dessine une approche érudite et herméneutique, pour que la fin du siècle révèle des réactions de saturation ou de rejet. En bref, tout en suivant des options esthétiques individuelles ou de groupe, l’attitude des écrivains varie selon les étapes de l’intégration de Diderot au patrimoine culturel : d’abord, la découverte enthousiaste d’un écrivain résolument « moderne », en phase avec le romantisme, ensuite le souci d’adéquation à une œuvre que l’on estime complexe st subtile, enfin, le défi d’une génération qui l’assimile à ses premiers admirateurs et promoteurs, les romantiques. Afin d’illustrer ce processus, qui n’est ni monocorde, ni linéaire, nous avons choisi des articles et ouvrages d’écrivains, publiés en 1830, autour de 1850, et vers la fin du XIX e siècle. Les deux premiers (de Sainte-Beuve et de Nodier) sont des critiques d’accueil aux éditions posthumes des œuvres de Diderot. Deux autres (de Janin et des frères Goncourt) sont des chroniques sur le vaudeville Le roi des drôles de Duvert et Lauzanne (1852), considéré une manipulation malencontreuse du texte du Neveu . Le dernier c’est l’ouvrage critique de Barbey d’Aurevilly, publié en 1880, mais qui fait état d’une longue fréquentation de Diderot, mêlée d’admiration et de répugnance. Il faut dire dès maintenant que les commentaires sont concordants sur certains points, et que les différences notables découlent du degré d’implication des auteurs : empathie chez Sainte-Beuve ; implication viscérale, passionnelle, chez Janin et Barbey ; distance analytique chez Nodier et les Goncourt. Dans la mesure où les lectures ne sont pas loin de la réflexion sur la propre création des auteurs, ces textes sont aussi redevables à la « figure du commentaire d’écrivain » qui, selon Clément Bruno institue un rapport « non pas de texte à texte, ni même en fait de sujet à objet, mais […] de personne à

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