AGAPES FRANCOPHONES 2012
102 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 ne parle jamais et qu’il ne confie pas pour publication, même fragmentaire, dans la Correspondance littéraire . On a beaucoup débattu sur les raisons de ce refus de publier les œuvres majeures : crainte de représailles éventuelles pour des propos trop osés (sur la religion, la morale ou la sexualité) ; mauvais souvenir de l’emprisonnement à Vincennes (1749) et de la saisie d’une partie de ses manuscrits par la police ; lassitude et méfiance après vingt années de labeur au projet encyclopédique, avec les innombrables difficultés liées à l’obtention du privilège et au travail avec des libraires onéreux, prêts à caviarder le texte de leur propre chef. Sinon, s’agissait-il de l’attitude d’un auteur redoutant le mauvais accueil du public ? ou d’un auteur peu enclin à reconnaître des écrits « frivoles », incompatibles avec sa réputation de philosophe ? ou bien était-ce l’inquiétude, très humaine, de froisser la sensibilité de ceux qu’il avait portraituré de manière caricaturale ? Herbert Dieckmann (1959, 17-39), parmi les premiers, en donne une explication convaincante. Diderot aurait pu déjouer la censure soit en atténuant ses propos, soit en choisissant pour les ouvrages sensibles la publication anonyme ou dans des pays plus permissifs, comme la Hollande. Or, il refuse la clandestinité, que tant d’autres utilisent comme outil de la propagande philosophique. Moins facile à résoudre était la question des allusions corrosives, ridicules ou embarrassantes à des contemporains, amis ou ennemis dans la vie réelle. Diderot note sur le vif des anecdotes et des ragots, observe des comportements et des gestes, continue le dialogue avec ses interlocuteurs de prédilection, se venge des cabales des antiphilosophes et leurs comparses. Ses soliloques par écrit sont traversés par des figures et des voix reconnaissables dans son entourage, ce qui explique en partie l’hésitation à les rendre publiques. Mais au-delà des réserves et des précautions, Diderot consacre du temps dans ses dernières années pour rassembler, réviser et mettre au propre, avec l’aide de plusieurs copistes, les manuscrits entassés dans ses portefeuilles, en vue d’une édition complète des ses ouvrages. Avant son départ en Russie, craignant que le voyage éprouvant ne lui soit fatal, il confie tous ses manuscrits au fidèle Naigeon. De retour en France, Diderot discute avec le libraire genevois Marc-Michel Rey, établi à Amsterdam, le projet de publier une version corrigée de l’ Encyclopédie et ses œuvres complètes : dans la traduction allemande de Goethe (Leipzig, 1805), d’après un manuscrit provenu de Russie et perdu par la suite. La retraduction en français, avec des ajouts, par Saur et Saint- Geniès (1821) est en fait une supercherie littéraire. La première édition française d’après un manuscrit, expurgé par la fille de Diderot, date de 1823 (éd. Brière). Assézat (1875), Isambert (1883), et Tourneux (1884) en donnent des éditions mieux constituées d’après des copies manuscrites ; enfin, c’est en 1890 que Georges Monval découvre par hasard, chez un bouquiniste de Paris, un manuscrit autographe de Diderot. Au XX e siècle, la première grande édition scientifique est celle de Jean Fabre (1950), suivie par des recherches passionnantes, génétiques et herméneutiques.
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