AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 103 Je travaille à la collection complète de mes ouvrages. […] Je vis à la campagne, seul et dans la retraite la plus profonde ; je travaille depuis le matin jusqu’au soir. Je serais fâché de mourir sans avoir fait deux choses ; l’une, c’est ordonné la bibliothèque des inconvaincus ; l’autre, sans avoir publié mon propre recueil. (lettre du 14 avril 1777, in OD, V, 1290) J’ai trouvé moyen de jouir de tout mon temps, et ce sera, je l’espère, avec quelque avantage pour vous. Outre la bible ou la bibliothèque en question, certainement je vous porterai moi-même l’édition complète de tous les ouvrages que j’ai publiés, et d’un plus grand nombre qui se sont entassés successivement dans mes portefeuilles. (lettre du 12 mai 1777, OD, V, 1291) « La bible » ou « la bibliothèque des inconvaincus » sera l’ Encyclopédie méthodique à laquelle Naigeon collaborera après le décès du philosophe. La publication des œuvres complètes, par contre, allait être un véritable « roman bibliographique », en raison de la dispersion des copies manuscrites entre la France et la Russie, du droit de regard d’Angélique Vandeul, la fille du philosophe, sur les premières éditions de Naigeon (1798 et 1800) et de Brière (1821-1823), auxquels s’ajoute la circulation de variantes invérifiées, faussement attribués à Diderot, et même apocryphes. Les lacunes et les erreurs d’attribution vont perdurer tout au long du XIX e siècle, y compris dans l’édition monumentale Assézat-Tourneux, et ce n’est que l’ouverture aux chercheurs, dans la deuxième moitié du XX e siècle, du fonds Vandeul et du fonds de Leningrad, qui aboutira aux premières éditions scientifiques. 3. Lectures d’écrivains 3.1. Une lecture en enthousiaste : Sainte-Beuve Sainte-Beuve est parmi les premiers critiques du XIX e siècle qui essaient de comprendre l’homme Diderot et de mesurer l’importance de son œuvre. Les comptes rendus (1830 et 1831) 4 à l’édition Paulin, qui venait de paraître, témoignent de l’enthousiasme d’approcher l’homme passionné, doué dans tant de domaines, qui anima et inspira son temps. Le ton du commentaire est donné dès la première phrase : véritable force de la nature, l’homme exceptionnel que fut Diderot est à placer sous le sceaux du grandiose . Sainte-Beuve lui associe la métaphore wertherienne de l’homme de génie supérieur, qui, pareil à un fleuve intarissable, énergique et imprévisible, inonde et nourrit ce qui l’approche : […] un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales, aux ondes parfois débordées ; sur chaque rive se trouvent d’honnêtes propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent toujours que le fleuve ne déborde au temps 4 Parus dans Le Globe (20 septembre et 3 octobre 1830) et dans la Revue de Paris (juin 1831), ces comptes rendus seront publiés dans les Premiers lundis , repris partiellement et complétés dans les Portraits littéraires (1862). Nos citations renvoient à Premiers lundis , (1886, 372-393) et à Portraits littéraires (1862, 239-264).

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