AGAPES FRANCOPHONES 2012

104 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 des grandes eaux et ne détruise leur petit bien-être; ils s’entendent donc pour lui pratiquer des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des rigoles ; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour arroser leur héritage, et s’en font des viviers et des étangs à leur fantaisie. ( Premiers lundis , I, 372, nous soulignons) Les « gens de prudence et de bon sens » pratiquant des « saignées » au grand fleuve nourricier sont les contemporains de Diderot, auxquels cet homme immensément doué et tout autant prodigue s’est donné tout entier, « tout à tous », « content de produire des idées et se souciant peu de leur usage » (374). N’ayant pas la tournure d’esprit critique de Voltaire, ni la force de s’isoler comme Buffon et Rousseau, il « demeura presque toute sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous les pores » (373). Bien qu’il fût « l’esprit le plus synthétique de son siècle », Diderot ne laissa de monument que par fragments épars, que seul le lecteur attentif, selon Sainte-Beuve, saura comprendre comme il convient, c’est-à-dire « avec sympathie, amour et admiration » (375). Une clé de lecture est livrée par cette édition Paulin des œuvres diderotiennes, intitulée Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot publiés d’après des manuscrits confiés en mourant, par l’auteur, à Grimm , qui révélait, entre autres, les lettres à Sophie Volland et à Falconet. Ces « lettres délicieuses » fournissaient au critique biographiste de précieux documents génuines sur la manière de vivre et de penser du Philosophe : « C’est un plaisir singulier de l’entendre librement discourir sur tout ce qu’il voit et ce qu’il sent, avec abandon, naïveté, complaisance, et quelquefois, s’il en a le temps, et si le caprice lui vient, avec art et curiosité » (375). La musique mineure des causeries avec ses amis ou son amoureuse, qui mélangent frivolités et ne craignent quelque « agréable souillure », redevient tout d’un coup majestueuse et sublime lorsqu’il est question d’art et philosophie, du cœur humain et ses abîmes, de l’espace et le temps, de la mort et la vie, de la nature et ce que peut être Dieu. (376) Tel était l’homme, chaleureux et inspiré, curieux de tout et dispendieux de ses idées et de sa personne. Sous le désordre apparent, Sainte-Beuve saisit une « figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au cœur chaud » ; le portrait pictural glisse vers l’abstraction idéalisante : « la plus allemande de toutes nos têtes , et dans laquelle il entre du Gœthe, du Kant et du Schiller tout ensemble » (375). Associer Diderot aux grands noms de la culture allemande était sans doute excessif, et la formule « la

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