AGAPES FRANCOPHONES 2012
106 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 manifeste le talent de Diderot comme artiste : « les fantaisies humoristes, les boutades d’une saillie incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des causeries, des contes » (251-253). Sainte-Beuve touche des points essentiels qui seront abondamment analysés dans l’exégèse diderotienne. C’est que, d’abord, Diderot est pareillement conteur intelligent et spirituel, dans ses écrits intimes (lettres et causeries), dans les œuvres de fiction (romans, contes), dans ses essais philosophiques ou dans les articles de l’ Encyclopédie . Ensuite, qu’en homme de son siècle, il emprunte à d’autres et prête volontiers sa plume (« les riches prêts à fond perdu dans les ouvrages […] de ses amis », « sous le nom de ses amis »). Enfin, que son écriture, où qu’elle se manifeste, est sa marque de reconnaissance : elle est alerte, simple et naturelle, apte aussi bien à saisir le réel qu’à vaguer dans la fantaisie (« les fantaisies humoristes »), tantôt sentimentale, tantôt poétique : « Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, entraînants, simples, loin d’aucun système, empreints, sans affectation, des circonstances les plus familières, et comme venant d’un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l’âme et la poésie dessous » (262). 3.2. Une lecture en écrivain : Charles Nodier Revenons à l’année 1830. Charles Nodier contribue lui aussi à la réhabilitation de Diderot, « un auteur jusque-là méconnu en France, suspect pour ses idées morales, politiques, philosophiques, et dénigré comme écrivain » (Mortier 1990,75). Son article « De la prose françoise et de Diderot » 6 , paru avant les comptes rendus de Sainte-Beuve sur l’édition Paulin, est beaucoup plus élaboré. Il s’agissait, comme l’explique Roland Mortier (76-77), d’une réévaluation du statut de la prose française : l’écrivain admire la qualité littéraire des œuvres de Montagne, Rabelais, Pascal, Molière ou La Bruyère, et jauge la production littéraire du XVIII e siècle pour y trouver l’écrivain qui puisse incarner la nouveauté. Nodier n’apprécie guère « l’atticisme élégant » de Montesquieu, le « tissu trop lâche » des Confessions et « l’esprit faux » de La Nouvelle Héloïse . Diderot, en échange, qu’il connaît surtout des Salons , des contes et du travail encyclopédique, lui semble être l’homme qui exprime le mieux l’effervescence novatrice du siècle précédent. Son argument de nature sociologique, « Au dix-huitième siècle se préparait une révolution immense dans la société ; il arriva ce qui arrive toujours, une révolution immense dans le langage » (76), va contribuer à la figuration de Diderot en « prophète » inspiré d’une parole de liberté : 6 Paru en juin 1830 dans la Revue de Paris et réédité dans le Bulletin du Bibliophile , Paris, Techener, 1861. Nos citations renvoient aux fragments reproduits dans l’article de Roland Mortier (1990). L’orthographe « anachronique » est celui pratiqué par Nodier.
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