AGAPES FRANCOPHONES 2012

108 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 recommande aucune en particulier sous le rapport de la composition » (79). Et à Nodier de s’exclamer : Quel style que celui-là ! un style spontané comme l’imagination, indépendant et infini comme l’âme, un style qui vit de lui-même et où la pensée s’est incarnée dans le verbe. C’est tout ce qui reste d’une société prête à finir ; mais c’est encore son génie : c’est le cygne qui chante à sa mort, c’est le phénix qui s’allume un tombeau régénérateur. (78) Quoique Diderot l’écrivain semble maîtriser si mal l’art de la composition, son style vivifiant est à même d’exprimer une variation infinie d’idées, de croyances et d’affects : « Donnez tout ce que vous voudrez à l’écrivain, le lituus de l’augure, la houlette du pasteur, le thyrse de la bacchante, et ne craignez pas de le trouver en défaut ». ( Ibid .) Pour expliquer ce paradoxe, Nodier recourt lui aussi à une métaphore. Sainte-Beuve avait associé l’homme de génie et son art à l’écoulement vigoureux d’un fleuve ou d’un brasier incandescent. Chez Nodier, le comparant c’est l’écoulement refroidi de la lave vésuvienne, ennobli par le travail des artisans : Ce qu’il y a de magnifique dans la lave du Vésuve taillée en tablettes, en ustensiles, en ornements, c’est le poli du lapidaire et le travail de l’ouvrier ; ce qu’il y a de merveilleux dans le style de Diderot, c’est moins la matière que la forme , la valeur des pièces que leur agencement, l’entente et l’harmonie du sujet que le savoir-faire de l’exécution. ( Ibid ., nous soulignons) Les exemples mentionnés dans l’article sont l’ Entretien d’un père avec ses enfants et les Deux Amis de Bourbonne , « compositions extemporaines , [écrites] dans une de ces inspirations subites, où sa plume se jouoit avec liberté » (80, nous soulignons). L’une est admirable par la simplicité et la vérité du dialogue et l’efficace d’une mise en scène comme au théâtre. L’autre, pour la flexibilité et la variété de style qui en font [un] caprice d’un harmoniste, l’ arpégement d’une main exercée, la riche gamme d’un chromatiste au doigté facile ; ce n’est que le clavecin oculaire du père Castel , avec toutes ses couleurs, dans toutes leurs nuances et dans toutes leurs dégradations ; ce n’est ni Raphaël ni Mozart : c’est une harpe éolienne , c’est un prisme . ( Ibid ., nous soulignons) La rapidité d’exécution (caprice, arpégement), l’impression d’improvisé et de naturel, le jeux subtil des miroitements (clavecin oculaire, prisme) et la captation des moindres nuances sonores (harpe éolienne), en un mot, c’est l’art jubilatoire de l’écrivain-illusionniste que Nodier apprécie dans ces petits textes, écrits comme par hasard : « son récit paroît à vos yeux vif, rapide, éblouissant, comme ces mosaïques de soie bigarrée que les opticiens de la foire font rouler devant un flambeau » ( Ibid .). De cette lecture en écrivain, nous comprenons que le grand mérite de Diderot est à chercher dans son travail sur la matière linguistique : d’une part dans l’usage désinhibé des vocables (« il ne dédaigne rien dans les rebuts de vos

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