AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 109 timides vocabulaires ; il revêt le mot avec une confiance assurée, sans s’informer de son origine et de son prix », 79) ; d’autre part, dans sa capacité quasi- prométhéenne de leur insuffler une nouvelle vie (« il s’est saisi de la parole, il l’a pétrie, il l’a modelée, il a soufflé dessus, il lui a donné une âme », 81). Mais Nodier prend soin de préciser qu’il est impossible de localiser la propriété spéciale du style de Diderot : « Ce n’est ni là, ni là ; c’est partout . » (79, nous soulignons) En cette année 1830, l’approche de Sainte-Beuve était rétrospective : pour lui, Diderot est une figure du passé, un génie, indubitablement, mais homme de son temps. La lecture de Nodier, en échange, est prospective, ce qui importe étant le caractère résolument moderne de l’écriture diderotienne. L’écrivain voit en Diderot un fondateur de la modernité littéraire, par le brassage des ressources populaires, la percée réaliste de sa prose, et surtout par le travail linguistique. Quand il le figure en prophète inspiré du changement, Nodier l’assimile à la sensibilité romantique, sans toutefois espérer le bon accueil du public de son siècle : « s’il plaît à un cuistre d’imprimer quelque part officiellement, de par la police ou de par l’Université, que Diderot étoit un détestable écrivain, il faudra bien en passer par là. […] Il y a certainement chez nous quelque chose d’immuable, d’indélébile, d’éternel, c’est l’anathème du pédant. » (81) 3.3. Une lecture en épigone : Jules Janin En 1852, les célèbres Duvert et Lauzanne 9 , adaptent pour le théâtre de vaudeville le Neveu de Rameau , sous le titre Le Roi des drôles . Comme nous n’avons pas eu la possibilité de lire la pièce, ce sont des chroniques contemporaines (des frères Goncourt et de Janin 10 ) qui nous ont permis de comprendre ce que les vaudevillistes avaient fait du texte diderotien, ou du moins ce dont ils ont été accusés d’avoir fait. Les commentaires portent moins sur le spectacle proprement dit que sur l’impertinence, dans les deux sens du mot, de la réécriture du roman. Jules Janin, qui vouait un véritable culte à Diderot, lui consacra des pages enfiévrées dans les feuilletons du Journal des Débats , publiés ultérieurement dans son Histoire de la littérature dramatique 11 . À propos du Roi des drôles , le chroniqueur crie au scandale, il y voit une attaque infâme à 9 Félix-Auguste Duvert (1795-1870) et Lauzanne (Augustin-Théodore de Vaux-Roussel dit), 1805-1877, ont écrit ensemble des centaines de vaudevilles. Lauzanne est célèbre pour sa parodie d’ Hernani , intitulée Harnali ou la contrainte par cor. 10 Personnage célèbre en son temps, Jules Janin (1804-1874), polygraphe, chroniqueur dramatique au Journal des Débats , romancier, essayiste et traducteur, était surnommé “le Prince de la Critique”. Ironie du sort, il occupera la place de Sainte-Beuve à l’Académie française. 11 Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique , 6 tomes, Paris, Michel Lévy frères, 1853-1858. Les citations du commentaire sur le Roi des drôles renvoient au 4 e volume, de 1854.
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