AGAPES FRANCOPHONES 2012
110 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 l’œuvre du Philosophe Il dénonce vigoureusement Duvert et Lauzanne, qui osent « détrôner » Diderot : « ces faiseurs de vaudevilles » il les voit se faufiler à la faveur de la nuit comme des ladres, à pas furtifs, armés d’une lanterne sourde, et approcher « à ce terrible et cruel morceau, à cet exorcisme tout d’une pièce, à cette bacchanale immense, à cette furie, à ce délire, à cette déclamation, à cette chanson, à ce catéchisme immonde, à ce morceau plein d’éloquence et de nerf, d’atticisme et d’impudeur, de barbarie et d’élégance : le Neveu de Rameau ! » (31). L’offense suprême, étant, selon Janin, de se prétendre à l’égale de l’œuvre immense du Philosophe : « O maraudeurs trop hardis, qu’allez-vous faire ? et comment, diable ! avez-vous pu croire que vous pouviez entamer, de vos petites griffes innocentes, ce monument antédiluvien du mépris. » (32) Mesurés à la « production la plus étonnante du siècle passé » (33), les deux « conspirateurs » sont réduits à leur condition d’êtres insignifiants et malhonnêtes. Janin leur reproche la faiblesse d’esprit et de caractère : incapables de bien lire ce terrible pamphlet diderotien, c’est-à-dire « avec soin et de façon à bien comprendre » ( Ibid .), Duvert et Lauzanne font preuve d’une précipitation d’autant plus coupable (« ce n’est pas au hasard et au pied levé que l’on s’attaque à ces terribles compositions qui signalent la fin ou le commencement des empires »), qu’ils ne sont pas à la hauteur de la tache (« Comment donc, vous voudriez prendre une baleine avec l’hameçon qui vous sert à prendre une ablette ! Piscis non hic est omnium . » 41). L’espèce vaudevilliste, cette guilde de maraudeurs aux petites griffes et de pêcheurs d’ablette, malgré son insignifiance apparente, est criminelle en puissance parce qu’elle fausse, détourne, et rabaisse l’œuvre des grands hommes du passé : Ainsi, bonsoir à Sedaine et bonsoir à Diderot ! Ils sont morts, le vaudeville les a tués et les remplace. — Ce que nos inventeurs ont dégradé, effacé, perdu, ruiné, restauré, repris, entrepris, sophistiqué, fait et refait, anéanti et confisqué , ne saurait se croire, en vérité. (67, nous soulignons) L’avalanche énumérative désigne en fait le travail de tous ces faussaires irrespectueux, parodistes et pasticheurs, qui connaissent de si belles réussites à l’époque. Janin déplore non seulement la malhonnêteté des coupables, mais aussi l’approbation éphémère de leur public stupide : Vous avez vu souvent, chez les marchands de meubles à l’usage des parvenus de la Bourse, des filles entretenues et autres imbéciles, de faux meubles de Boule et de prétendues armures de François I er . […] Messieurs les poètes du XIX e siècle ont fait du Sedaine et du Diderot comme les fabricants du faubourg Saint- Antoine ont fait du Boule et du Riesener, aussi contents ceux-ci, que ceux-là, d’avoir attrapé quelques idiots également incapables de retrouver, dans un poème et dans un meuble, les grâces, les souvenirs, le charme et les parfums d’autrefois. ( Ibid ., nous soulignons)
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=