AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 111 Les grandes œuvres du passé semblent sans défense à une époque dominée par la superficialité, l’ignorance et l’imposture sociale et culturelle. Et Janin ne peut ne pas accompagner de quelques réflexions ce constat dépité de la dégradation d’une création immense, pour l’amusement superficiel de la populace. Ce que les maraudeurs Duvert et Lauzanne n’avaient pas vu c’était la grandeur tragique du personnage et son côté poétique : Oui, l’homme-Rameau est abominable ; chacune de ses pustules peut donner la peste à un monde. Il a retrouvé l’éléphantiasis et la pituite vitrée des anciens ; mais entre les excoriations de ce bandit, s’épanouissent, de temps à autre, les grandeurs et les inspirations de l’artiste. (34) Janin lit entre les lignes de la satire et en dit plus que Diderot lui-même : « Il a voulu prouver, j’en suis sûr , qu’au fond même de sa dégradation la plus complète, sous l’infamie et dans l’abîme, un homme aussi naturellement corrompu que Rameau, […] a conservé par bonheur quelques parcelles du feu sacré qui fait les poètes » ( Ibid ., nous soulignons). Le chroniqueur ne trouve pas étonnant que l’œuvre géniale suscite des envies de réécriture, bien que l’entreprise lui paraisse presque impossible : celui qui s’y aventurerait devrait avoir des qualités exceptionnelles, « un talent sincère » et l’aptitude d’emprunter la « grande façon du maître », pour peu qu’il fasse preuve d’« une grande audace mêlée à beaucoup de sang-froid » (41) On voit que le commentaire tourne au plaidoyer pro domo , Janin se voyant autant en défenseur de l’intégrité de l’œuvre diderotienne qu’en successeur et continuateur compétent. À un détail près (le personnage inspiré du Neveu apparaît seul, sans l’équivalent du Moi philosophe), nous avons appris fort peu sur la pièce de Lauzanne et Duvert ; en échange, nous avons eu la preuve éclatante d’un attachement viscéral et exclusiviste à Diderot. Janin fréquente le Philosophe depuis longtemps, et en toute occasion il exalte le caractère exceptionnel de l’artiste : « Un poète, un rêveur, un philosophe ; l’esprit le plus ferme et le cœur le plus tendre, la gaîté et la folie en personne ». Il s’imagine la fougue de l’homme vivant : « un homme d’honneur, éloquent, intrépide, hardi, sans reproche et sans peur, qui s’abandonnait librement à l’inspiration de l’heure présente, entre le positif et l’idéal, de l’abîme et du ciel ». Il est séduit par la grandeur d’âme et les inconséquences de l’homme passionné : « Âme forte dans une forte machine, avare aux petites choses, prodigue aux grandes, doux quoique vif, ingénieux et passionné ». Il l’imagine même, sous l’emportement de la douleur, de l’enthousiasme ou de l’indignation, se lancer « tout d’une haleine » et s’attaquer « à grands coups de massue, et frappant comme un sourd à droite, à gauche, et sur les têtes les plus hautes. En somme, imaginez un sauve qui peut général ! » (2, souligné dans le texte) Les métaphores de la grandeur viennent compléter ce portrait : « Il était le fleuve inépuisable où l’on puise à pleines mains ! Il était la montagne ardente

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