AGAPES FRANCOPHONES 2012
112 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 au milieu ; ses sommets sont chargés de neiges, elle a des pâquerettes à ses pieds » (3, nous soulignons). Une force de la nature, Diderot, tout comme un inspiré et un prophète : « C’était vraiment un inspiré, et la sibylle sur son trépied n’a jamais respiré de plus violentes et ravissantes vapeurs » ; « il avait la parole au milieu du silence universel » (5, nous soulignons) Le fleuve, le volcan, la sibylle et le prophète dont la parole traverse les ténèbres : nous reconnaissons les tours de style des portraits livrés par Sainte- Beuve et Nodier, en 1830. Janin serait-il allé « marauder » chez ses aînés ou ces métaphores et épithètes étaient devenues des poncifs chez les diderotistes ? Nous serions tentée d’opter pour la première variante. Ailleurs dans ses chroniques dramatiques, Janin est de nouveau saintebeuvien quand il dit que Diderot doit être approché avec déférence et amour : « Il faut l’aimer quand on veut écrire, et l’honorer de toutes ses forces, cet énergique et immense Diderot. » ; et nodiériste, quand il fait des remarques sur le style : « Il aimait le point d’interrogation, le point d’interjection, tous les points qui n’arrêtent pas la phrase, lancée au galop. » 12 Mais plus que tout, la fascination pour Diderot et sa longue fréquentation poussent Janin à l’imiter. Dans le quatrième tome de son Histoire , il cite une boutade de Lamothe-Houdard adressée à son auditoire : « Pardon Messieurs ! je m’aperçois que j’imite un peu trop Pindare ! », pour ajouter : « Il me semble, à moi, que j’imite un peu trop Diderot ». (IV, 7) 3.4. Une lecture en esthètes : les Goncourt L’accueil réservé par les frères Goncourt 13 au vaudeville de Duvert et Lauzanne est tout aussi critique que celui de Janin. Les auteurs avertissent les lecteurs de bon goût, familiers de la satire de Diderot, c’est-à-dire tous ceux qui gardent le souvenir de « cette figure surprenante » [du Neveu ], de ce « monstrueux risible, ce misérable qui marche dans ses hontes comme dans une comédie, entre les rhéteurs et les faiseurs de sauces », tous ceux qui se sont attendris par moment « à voir presqu’un homme, ce valet-né, vivant dans le bourbier », en un mot, tous ceux qui ont lu les « pages d’abîme » de Denis Diderot : « n’allez pas aux Variétés ! » (323) C’est donc au nom de la fidélité à l’auteur génial et à sa créature paradoxale que les spectateurs devraient s’abstenir d’assister au spectacle de vaudeville. Le principal reproche que les Goncourt font aux dramaturges c’est d’avoir « braconné » sur un drame psychologique. On se souvient que Janin parlait de maraudage et de pêche à l’ablette ; les Goncourt qualifient eux aussi l’infraction comme étant de seconde classe. L’erreur des vaudevillistes c’est 12 Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique , Tome 2, Paris, Michel Lévy frères, 1853, 253. 13 Toutes les citations renvoient à la chronique « Le Roi des drôles , Vaudeville en trois actes, par MM. Duvert et Lauzanne » publié dans Edmond de Goncourt, Jules de Goncourt et Cornélius Holff, Mystères des théâtres 1852 , Paris, Librairie Nouvelle, 1853, 323-329.
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