AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 113 d’avoir visé plus haut que leurs moyens. Quoique les « muses inférieures », du genre léger qu’ils pratiquent, leur aient souri par le passé, et que leurs habiletés aient été confirmées (« Vous étiez les roi du vaudeville. […] Vous aviez le coq-à- l’âne, vous aviez le vis comica , vous aviez l’esprit, vous aviez la mémoire, vous aviez lu Henri Heine. […] vous étiez applaudis », Ibid , souligné dans le texte), ce « Panurge doctrinaire » de Diderot leur échappe complètement. Avant de parler du spectacle, les Goncourt préfèrent donner un commentaire pénétrant du dialogue diderotien. Plutôt que de corriger l’erreur des vaudevillistes, ils font ces réflexions pour leur pur plaisir d’évoquer un livre saisissant d’intelligence artistique. Les quelques notations sur Le Roi des drôles , la pièce et le spectacle, sont reléguées à la dernière page de la chronique. Nous y ferons rapidement référence, parce qu’elles nous permettent de comprendre en quoi consistait l’incongruité tant décriée du vaudeville. Tout d’abord, Duvert et Lauzanne ont rajouté des personnages et modifié radicalement la trame. Rameau s’est marié à une femme et l’a quittée ; celle-ci se venge, en le faisant croire qu’il a épousé en vraies noces une autre femme, après une nuit de beuveries dont il n’a que de vagues souvenirs. Rameau se croit bigame, il désespère et craint d’être pendu, mais, après des péripéties vaudevillesques, il apprend la vérité, se repentit, et retourne, assagi, chez sa femme légitime. S’il y a là quelque inspiration diderotienne, nous dirions que l’intrigue du vaudeville reprend, assez grossièrement, plutôt l’historie de Madame de La Pommeraye, en variante bouffonne et avec un dénouement heureux. Les Goncourt expliquent aussi dans leur chronique l’échec du spectacle. Celui qui incarne Rameau a un jeu terne et inadéquat : au lieu de « mordre et attendrir », le comédien scande ses phrases comme des sentences, rate les effets comiques et joue dogmatiquement (328). Selon les Goncourt, le grand absent le la pièce de Duvert et Lauzanne est justement le Neveu, ce « cynique gourmand », ce « Diogène à genoux », vivant exclusivement l’instant présent, « cet homme qui n’a jamais sentinellé l’avenir, roulant de fange en fange, d’entreteneur en entreteneur, mangeant le présent, attablé à la vie » (324-325, souligné dans le texte). L’extraordinaire personnage de Diderot est « l’homme-appétit » 14 (325), goinfre et pique-assiettes, prêt à tout pour apaiser le cri des boyaux. Pour ce comédien crève-la-faim, automate flatteur, fourbe et scatologique, la délivrance n’est pas reléguée aux portes du paradis, mais à la garde-robe quotidienne, sa philosophie de vie se résumant au fameux stercus pretiosum . « Il n’y a peut-être pas dans toutes les littératures, disent les Goncourt, un étalage plus disparate de sentiments, un heurt plus effrayant de passions, des transfigurations plus soudaines, une plus extravagante mimique, l’illuminisme, le syllogisme, brutal, l’ordurier, le pathétique » (328). Et ils évoquent en deux pages éblouissantes le mimétisme du personnage, son 14 Voir le commentare de Marc Buffat qui développe ce thème (1991, 37-57).

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