AGAPES FRANCOPHONES 2012

114 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 aptitude à prendre toutes les positions (« vous le voyez entrer dans la peau de tout le monde », 327), du flatteur, de l’entremetteur, de la femme à l’éventail, de l’abbé lisant son bréviaire, du pauvre diable embarqué dans les cabales des musiciens, et enfin, en homme-clavecin, en homme-violon, ou faisant la pantomime de tout un orchestre tonitruant : […] vous le voyez se rengorger, approuver, sourire, dédaigner, mépriser, chasser, rappeler, pleurer, rire, se désoler, roucouler, grimacer, rêver, ricaner, crier, tousser, se prosterner, s’égosiller, minauder, hausser, baisser les épaules, d’éplafourdir, sangloter, siffler, lever les yeux au ciel, rire de la tête, du nez, du front, admirer du dos, imiter la basse, contrefaire le fausset […]. (326-327) Les Goncourt dessinent ce croquis du personnage, afin de combler le vide de la pièce de Duvert et Lauzanne, tout en incitant le lecteur de les suivre au spectacle de l’imagination déchaînée du Philosophe. Et comme Diderot, ils invitent le lecteur de participer au jeu illusionniste, avec des « voici » et des « vous voyez ». Les Goncourt défendent l’œuvre diderotienne de la manière la plus directe que soit, en forgeant une miniature scintillante, si admirable de justesse et si finement ciselée qu’il faudrait la citer intégralement. Sans prétendre de faire autant ou plus que le créateur du personnage, comme Janin, sans biaiser la lecture par des conjectures biographiques, comme Sainte-Beuve, ils captent le mouvement endiablé du texte et, dans la foulée, dessinent en marge des arabesques d’admiration, des volutes de complicité artiste, qui rejouent dans la tonalité qui leur est propre la gaie folie du plus secret des écrits diderotiens. 3.5. Une lecture en exaspéré : Barbey d’Aurevilly L’essai de Barbey d’Aurevilly, Goethe et Diderot 15 paraît au moment où s’achève la publication de l’édition monumentale des Œuvres complètes Assézat-Tourneux : « les volumes, en ce moment, se succèdent et tombent sur nous comme les lourds blocs d’une avalanche » (78). L’auteur se propose d’interroger l’ensemble de l’œuvre diderotienne et de scruter jusqu’aux moindres recoins une tête qu’il aimerait trancher et brandir comme une tête de Gorgone. Nous verrons dans les pages suivantes s’il s’agit véritablement d’un anathème ou si l’attitude, trop passionnée, de Barbey ne cache quelque ambivalence secrète à l’égard de Diderot. Depuis 1830, les romantiques s’étaient affolés de Diderot et l’avaient proclamé « presque le premier homme du XVIII e siècle » (80), et la contagion ne cesse d’intriguer Barbey d’Aurevilly : ceux qui admirent ce détestable personnage, ont emprunté sa façon de parler, exagérée et naturelle (141). Les premiers responsables de cette exagération avaient été, de toute évidence, Sainte-Beuve et Janin. Il aura fallu de l’enthousiasme niais et pleurnichard du premier qui dit un jour, « avec un sentiment mouillé, que “Diderot était le seul 15 Publication en 1880. Toutes les citations renvoient à l’édition à part Contre Diderot , Préface de Hubert Juin, Paris, Éditions Complexe, 1986.

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