AGAPES FRANCOPHONES 2012

134 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Deux exemples vont nous permettre de souligner la spécificité montréalaise. Dans le premier cas il s’agit d’un Français expatrié, d’un nomade, Patrick Straram, qui s’était fait appeler le Bison ravi. Ce n’est pas le Dos Passos de Manhattan Transfer , ce n’est pas le Döblin de Berlin Alexanderplatz . Mais Patrick Straram sait faire parler la ville et lui donner un rythme bien à elle : Ste Catherine hurle, trépigne, étincelle, charrie ses flots dégorgés dans le tintamarre, cavale en trombes et en fanfares, suicidés vivants s’y bousculant, s’y précipitant, s’y accrochant, dans la fièvre hystérique qui les automatise [...] Aussi dégueulasse et effrayant que le boulevard des Italiens ou Georgia Street, que Piccadilly ou la 8 e avenue à Calgary […]. ( Tea for two , in Fredette 1992, 377) Comparons cette polyphonie fracassante à l’extrait du roman de Jean-Jules Richard Faites-leur boire le fleuve (1970) : Mais des milliers d’hommes de tout âge, plus ou moins gras, bien vêtus, souvent beaux, suivent partout et à peu près des pistes d’un bout à l’autre du port. [...] Ces êtres sont des Bordeleaux. Chaque matin, ils quittent les faubourgs où ils vivent en exil pour regagner le pays. Drôle de pays ! Un pays d’où l’on part souvent et d’où l’on voudrait partir plus souvent encore pour aller en voir d’autres. Mais c’est une patrie quand même s’il faut en avoir une au lieu de la chercher. C’est aussi un état à lui tout seul, situé sur la rive de Montréal […]. (11) Dans les deux cas c’est un regard francophone sur cette ville en devenir. Patrick Straram, Français d’origine et bourlingueur, s’efforce à rythmer la vie montréalaise et à y introduire des comparaisons avec d’autres métropoles de par le monde, tandis que Jean-Jules Richard dépeint le destin quotidien des travailleurs francophones qui gagnent leur vie au port de Montréal et qui y vivent pratiquement, du moins pour le narrateur, en exil dans leur propre pays. L’image de l’exil va revenir à plusieurs reprises dans ce qui suit. Mais il faut souligner que dans le passage cité c’est un exil tout particulier dont il est question. Cet exil des travailleurs francophones dans leur propre ville rappelle le « peuple- concierge » de Michèle Lalonde dans son poème-manifeste « Speak white » et rappelle aussi d’une certaine manière la situation de Laurel dans Les Aurores montréales (1996) de Monique Proulx. Se voyant d’abord comme un étranger dans sa propre ville, Laurel se verra aidé dans son intégration par des jeunes de son âge issus de l’immigration. Le poème « Frères d’exil » (1986) de l’écrivain d’origine haïtienne Anthony Phelps nous met justement en face de cette problématique de l’exilé qui une fois « intégré » dans le nouvel univers de cette « ville de verre ville d’acier » va perdre ses souvenirs, ses racines, parce que « le verre et l’acier modifient nos croyances ». Le verre et l’acier, symboles de

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