AGAPES FRANCOPHONES 2012
136 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 quatre solitudes – celles d’être francophone, anglophone, immigrant et noir –, il faudrait montrer comment notre présence bouscule, bariole, tropicalise le lieu montréalais. ( La Brûlerie , 55-56) Entre havre de paix, creuset multiculturel et cauchemar : le Montréal de Gérard Étienne Les quatre solitudes dont parle le narrateur d’Émile Ollivier constituent un élément nouveau qui n’a probablement encore jamais été évoqué aussi clairement. À cela nous pourrions également ajouter un autre fait : la présence de l’autre qui « bouscule, bariole, tropicalise le lieu montréalais ». Gérard Étienne (1936-2008) l’aurait dit autrement, de manière moins voilée. La présence de l’Autre chez lui doit choquer, provoquer. Le Montréal de Gérard Étienne transporte le lecteur dans un tout autre univers, un univers de cauchemars, de persécutions, de tortures et d’hallucinations. Ses protagonistes sont des êtres tourmentés qui n’arrivent pas à faire la part des choses entre « réalité » et « rêve ». Ils ne mènent pas une vie tranquille comme les protagonistes d’Émile Ollivier dans La Brûlerie . Pourtant, dans « Une nuit, un taxi », une de ses nouvelles du recueil Regarde, regarde les lions (2001), Émile Ollivier dépeint aussi un univers fantasmagorique, cette fois-ci sur le pont Jacques-Cartier où le protagoniste rencontre une créature de rêve qui a le pouvoir de vie et de mort. Lafcadio, le chauffeur de taxi, est tellement sous l’emprise des émotions qu’il prend ses hallucinations pour la réalité. L’apparition de la femme voluptueuse et envoûtante sur le pont le ramène vers une vie d’émotions et vers la vie d’autrefois dans son village. Le monde bascule, il y a une femme qui meurt sur le pont et Lafcadio perd la raison. Pour Sherry Simon, l’histoire de Lafcadio symboliserait plusieurs choses. D’une part, le pont Jacques-Cartier ne relierait pas deux parties de Montréal, mais serait un passage entre Québec et Haïti, entre la routine du chauffeur de taxi et son imagination. D’autre part, Lafcadio se perd finalement dans un labyrinthe de langues et dans un spectacle ahurrissant que la ville lui offre. Il commence à entendre des voix menaçantes qui récitent des catastrophes de l’humanité et une autre voix qui chante des extraits des Révélations (Simon 2006, 167). Dans Un Ambassadeur macoute à Montréal (1979), Gérard Étienne rend Montréal méconnaissable. Il nomme la ville, mais il défamiliarise la métropole québécoise. La ville devient le lieu d’affrontements déterritorialisés entre un représentant de la dictature duvaliériste et une victime de cette même dictature, une sorte de lutte des classes entre le soi- disant Ambassadeur macoute et son adversaire Alexis Accius, représentant du peuple haïtien, créolophone.
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