AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 137 Par l’intermédiaire de ses protagonistes, Gérard Étienne « exporte » la dictature et tout ce qu’elle comporte, de son lieu d’origine vers le confort et la richesse du Nord. Il confronte la société des nantis avec les méfaits, la corruption et les cauchemars de la dictature. L’Ambassadeur monstrueux envahit le monde du Nord avec sa panoplie d’ingrédients du Sud. Le vaudou et le cannibalisme n’en sont que deux exemples. Le règlement de compte interhaïtien est « déterritorialisé », « délocalisé », et, pour ainsi dire, « exporté ». Même un pays hautement civilisé tel le Canada n’est pas à l’abri des perversions de l’âme humaine ou d’un régime politique qui fonctionne par la violence et l’arbitraire. Pourtant, il y a toujours une solution pour s’en sortir : la solidarité, au-delà des classes et des races, par laquelle il est possible de venir à bout des pires maux et de rendre l’exil vivable. Le protagoniste Ben Chalom, de La Pacotille (1991), bascule aussi entre deux mondes, entre les souffrances du passé vécues en Haïti et la vie en exil. Il ressemble en cela beaucoup au protagoniste de La Romance en do mineur de Maître Clo (2000). Ben Chalom vit au Québec et à Montréal où il est témoin d’une actualité politique et littéraire effrénée. Il fait participer le lecteur à cette actualité et l’abreuve de noms et de titres, un véritable who’s who de la littérature québécoise du moment, mais pas plus qu’un name- dropping . Le lecteur reste donc sur sa faim. Le protagoniste participe de l’extérieur à cette vie, mais reste malgré tout un être fragile et un éternel Ahasver, agité et tourmenté. Une citation le caractérise : « Je me sens petit dans le quartier, Paysan perdu dans la ville. » ( Pacotille , 102). Lorsque le protagoniste se décrit comme « Pacotille flottant sur le paratonnerre de l’Oratoire » (102), ce clin d’oeil à l’ Ambassadeur macoute rappelle les hauts faits de ce personnage mi-réel mi-fantastique aux dons surnaturels qui lui permettent de faire fi des lois de la gravitation et des lois de la réalité ambiante tout court. En même temps, « Pacotille » est paysan tout comme Alexis Accius, l’adversaire de l’Ambassadeur, or les paysans haïtiens sont davantage imprégnés de la culture du pays que les citadins, ce qui a fait dire à Anthony Phelps sur la quatrième de couverture du roman : « La contrainte de l’inachevé ». Dans Passage s d’Émile Ollivier, nous nous trouvons également devant ce contraste entre vie paysanne et vie citadine. Les futurs « boat-people » autour d’Amédée Hosange vivent à la campagne, sont influencés par les forces du vaudou, habités par des croyances et habitués aux apparitions et autre faits merveilleux. Normand Malavy, l’intellectuel haïtien, s’est intégré à la vie montréalaise, mais ressent une sorte de culpabilité par rapport à ses compatriotes restés au pays. Le contraste ne pourrait pas être plus grand entre les deux fils narratifs, la vie à la campagne haïtienne et celle à Montréal. Dans La Romance en do mineur de Maître Clo le récit se déroule de nouveau à Montréal, bien que la ville ne soit pas explicitement nommée et
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