AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 143 Le Rocket : du mythe aux origines Comme joueur de hockey et comme homme, Maurice Richard était plutôt silencieux. Il ne parlait que rarement. Il analysait rarement son jeu à la radio. En fait, la seule stratégie qu’il semblait privilégier consistait à foncer tout droit vers le but adverse, quitte à tout renverser ce qui osait se dresser devant lui. Cela l’aura conduit à faire plus que sa part de points dans la Ligue nationale de hockey et d’établir divers records, mais aussi à utiliser plus que sa part de poings, en se battant régulièrement sur la glace. C’est ce comportement fougueux, beaucoup plus que sa parole, qui l’a hissé aux plus hauts sommets de la culture populaire québécoise. Comme si l’élite québécoise lui en voulait, on ne fera de lui que très rarement un personnage fictif. En fait, on ne rencontre le personnage Maurice Richard que dans quelques œuvres des années 1950 et 1970 1 , mais rarement sera-t-il un personnage principal. En examinant cette question, Benoît Melançon a démontré que Richard n’occupe aucune place dans le récit de fiction, qu’il est « au mieux, [...] silencieux, réduit le plus souvent à un regard » (1995, 193). Il démontre également que « l’objet discursif Maurice Richard est travaillé par deux types de récit, l’historico-épique et le technocratique, et ce conflit des récits laisse le principal intéressé interdit de parole, incapable de dire une efficacité qui tourne chez lui à l’obsession » (193). Ainsi, si le Maurice Richard fictif (tout comme le réel d’ailleurs) ne parle pas, quelqu’un se chargera de parler pour lui. C’est d’ailleurs ce que fait Roch Carrier dans Le Rocket . Selon la description même de l’éditeur, ce livre serait plutôt un « livre-hommage » qui se veut une biographie de Maurice Richard, et non une fiction. Il se passe toutefois un étrange phénomène : les souvenirs de l’auteur s’entremêlent à la vie de Maurice Richard, la biographie de ce dernier devient l’autobiographie du premier. La mémoire de Roch Carrier s’accroche et se voit transformée par quelque chose de plus grand qui dépasse le joueur de hockey sur glace. Le mythe est à l’œuvre et la part « historico-épique » qui accompagne les récits dont Richard fait partie s’ouvre devant nos yeux. Pour l’amateur de hockey qui lit ce livre, il devient essentiel de se pencher sur ce mythe et de reconstituer le travail de la mémoire de Carrier mais aussi de sa propre mémoire de lecteur pour mettre en lumière (pour ne pas dire en jeu) un des principes régulateurs du sport en général. 1 Des années 1950, on pensera par exemple à Les Inutiles d’Eugène Cloutier (Montréal, Cercle du livre de France, 1956) ou encore à Les vivants, les morts et les autres des Pierre Gélinas (Montréal, Cercle du livre de France, 1959); des années 1970, à la pièce de théâtre de Jean-Claude Germain, Un pays dont la devise est je m’oublie (Montréal, VLB éditeur, 1976) ou au roman Il est par là le soleil de Roch Carrier (Montréal, Éditions du Jour, 1970).

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