AGAPES FRANCOPHONES 2012

166 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Profondément marqués par la culture d’origine, les parents vivent mal l’adaptation de leurs filles à la culture française. Ils ont peur que ces « enfants illégitimes » 5 n’oublient ou ne renient leurs origines, leur histoire familiale. Pour être sûrs que leurs jeunes filles ne vont pas prendre « le mauvais chemin », les parents mettent en place tout un système de surveillance et de punition. Les hommes de la famille sont là pour veiller au comportement irréprochable de Malika et de Fatima. Vu que leur père est presque tout le temps absent, ce sont les frères qui se chargent de la bonne conduite de leurs sœurs et implicitement de l’honneur de la famille. Pour ce qui est de la mère, celle-ci ne peut pas concevoir un autre rôle pour ses filles que celui d’épouses et de mères parfaites, rôle hérité et perpétué par les femmes de génération en génération. Si l’on avait écoutée, Fatima et Malika n’auraient pas fait d’études, car une femme réfléchissant de son propre chef ne peut apporter rien de bon dans sa famille. Les « filles du péché » 6 L’entre-deux-culturel et identitaire est vécu aussi par les jeunes filles, les « produits de la France ». Leur identité « externe », « d’adhésion », élaborée à la suite de la rencontre avec l’Autre, entre en conflit avec leur identité « interne », influencée par la cellule familiale, par la transmission des valeurs, des traditions de génération en génération, sans pourtant arriver à s’annihiler réciproquement. Alors, l’entre-deux- identitaire se traduit en effet par un entre-deux identité (le fait d’être conforme)/altérité (le fait d’être différent) qui se manifeste dans la famille et dans la société. Ainsi, si dans la famille les jeunes filles arrivaient à « être conformes », à suivre le bon chemin tracé par la tradition et par la religion, elles seraient perçues comme « non-conformes » par la société ; en revanche, si elles parvenaient à s’intégrer dans la société, à se conduire selon de nouvelles lois, la famille considérerait qu’elles incarnent « l’Autre », « l’étranger ». Il s’agirait alors d’une « double identification » et d’« une double exclusion ». 5 Concept emprunté à Abdelmalek Sayad : L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. 2. Les enfants illégitimes, Paris, Éditions Raisons d’Agir, 2006. 6 Syntagme représentant la traduction de l’expression« aw-lad lahram » par Abdelmalek Sayad (1979, 119). Lors de son entretien avec le sociologue Sayad, Zahoua, une jeune fille d’origine algérienne affirme : « Ils se reconnaissent pas en nous. Mon père, qui parle pas beaucoup mais qui a le sens du mot qu’il faut... du mot juste, il dit de nous : “Vous, on sait pas ce que vous êtes !... D’où vous venez, d’où vous nous venez ? [….] D’où êtes-vous ?... D’ici (de France) ou de là-bas (d’Algérie) ?...” Voilà que nous sommes devenus pour eux (les parents)... des objets de questions : ils s’interrogent sur nous !... C’est pas normal ça ! C’est peut-être ça, ce que ça veut dire aw-lad lahram . On entend souvent ça, mais mon père dit jamais ça : c’est trop gros (grossier) pour lui... Enfants illégitimes ! » (1979, 119)

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