AGAPES FRANCOPHONES 2012
168 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 croit qu’elle pourrait y vivre, faire ses études, et cela parce que les descendantes des immigrés ont l’impression que les filles vivant de l’autre côté de la Méditerranée ne sont pas condamnées à une vie placée sous le signe de tant d’interdits, car elles ne sont pas d’« enfants illégitimes ». En revanche, dans le cas des parents, ces notions changent de signification : le véritable « ici » suppose une distance, un éloignement et signifie toujours l’Algérie tellement aimée, alors que « là-bas » renvoie à la France malgré l’évident rapprochement géographique, cela prouvant que ce sont les particularités de ces deux espaces tellement différents qui séparent et non pas la distance physique. Ils n’abandonneront jamais leur rêve de retourner dans le pays quitté ; ils y pensent « depuis le premier jour où ils sont arrivés en France. Depuis le jour où ils ont fait l’erreur de foutre les pieds dans ce putain de pays qu’ils croyaient devenir le leur » (Guène 2004, 106) ; malheureusement, très souvent, il s’agit d’un retour impossible 7 . L’Algérie, considérée comme patrie de départ, le paradis perdu, fait son apparition dans le texte d’une manière indirecte : Mme Azouik passe ses après-midi en parlant de son village natal avec sa voisine ; les objets de l’appartement de la famille, la musique qu’on écoute, les plats cuisinés, évoquent en quelque sorte ce pays d’outre-mer. Il s’agit d’un « retour imaginaire » grâce à des souvenirs, à des objets « mémoriels ». Cela montre que l’âme des parents est restée prisonnière de cet espace aimé, du « chez- eux » lointain. Ils ont vécu douloureusement « [la séparation] d’une rive de naissance (le “là-bas”, le “nous”, l’“autrefois”) » (Dahoun 1995, 20) et rêvent d’un retour définitif dans leur « bled » ; mais, malheureusement, « l’exil est […] un voyage qui ne sait pas trouver son retour ». (Sibony 1991, 35) Si le roman n’offre pas beaucoup de descriptions de l’Algérie, l’espace français subit un traitement différent : il est décrit par les yeux de Malika et de Farida, qui n’y voient que son côté « obscur ». Située à la périphérie de la ville de Havre, la banlieue « Les Marais Noires » est un espace maudit, étouffant, habité par des personnages exclus, marginalisés. École/maison L’entre-deux géographique se manifeste aussi par un passage continu de l’extérieur, symbolisant la liberté de mouvement, d’action, à l’intérieur, synonyme de l’enfermement, de l’étouffement. Malika et Farida sillonnent ainsi entre deux espaces « qui ne cessent pas de s’affronter » (Benarab 1994, 122) : la maison et l’école. Ce va-et-vient accentuera davantage le sentiment d’aliénation ressenti par les deux jeunes filles. Elles 7 Quelquefois, le rêve devient réalité mais c’est trop tard : « Certains espèrent toute leur vie retourner au pays. Mais beaucoup n’y reviennent qu’une fois dans le cercueil, expédiés par avion comme de la marchandise. Évidemment, ils retrouvent leur terre, mais c’est sûrement pas au sens propre qu’ils voyaient les choses. » (Guène 2004, 106)
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