AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 171 Ce ne sont pas seulement les parents qui vivent cet entre-deux linguistique ; les enfants eux aussi se trouvent confrontés à deux langues, qui, dans leur cas, représentent des éléments constitutifs de leur identité. Si pour les parents, il est clair que le kabyle représente la langue maternelle et que le français est la langue du pays d’accueil, dans le cas des enfants issus de l’immigration, il est difficile d’établir quelle est la langue maternelle : est-ce qu’il s’agit de « celle où [ils furent émergés] dès [leur] naissance dans la maison familiale ou celle qu’il[s] parle[ent] naturellement dans la rue avec [leurs] copains ? » (Dahoun 1995, 233). Il faudrait alors mieux parler d’une langue de l’intérieur, de la famille, « généalogique », « des origines » – le kabyle et d’une langue de l’extérieur, « de l’origine » – le français 10 . Pour les jeunes filles, apprendre le français à l’école marque une rupture avec le passé de leurs parents et avec ce qui les attachait aux autres femmes de la famille. C’est ainsi qu’une distance douloureuse s’installe entre Malika et sa mère. En même temps, la langue « des Autres » symbolise la réussite sociale. En continuant ses études, Malika peut accomplir ce que son père n’a pas réussi : accéder à une vie meilleure, à une reconnaissance sociale. VI. « Avant » et « après » ou l’entre-deux-temporel Les personnages du roman de Kessas vivent aussi dans un entre- deux-temporel. Dans le cas des parents, celui-ci se traduit par un avant et un après l’immigration. L’avant-immigration c’est par la vie en Algérie, une époque toujours présente dans leur mémoire, qui semble avoir échappé au travail du temps car « sans doute les immigrants sont des êtres contradictoires ; avant leur départ, ils pensent beaucoup à l’avenir et après, ils sont obsédés par le passé » 11 . Par contre, l’après immigration se trouve sous le signe de l’exclusion, de la relégation. Dans la famille Azouik, il n’y a pas seulement une rupture entre les parents et leurs progénitures, mais aussi une autre entre les enfants. Nous pouvons alors parler d’un entre-deux générationnel. La délimitation s’établit cette fois entre les fils aînés, nés en Algérie, qui semblent suivre « le bon chemin », et les autres, les « fils illégitimes », nés du mauvais côté. Ils symbolisent alors l’avant et l’après immigration : « un véritable partage qui passe à l’intérieur de la famille. Ça se sent bien, il y a une frontière; c’est 10 Au début, l’arabe acquiert le statut de « langue première ». Mais, dès le début de la scolarisation et de la relation avec l’Autre, il perd ce statut au profit du français, l’arabe devenant ainsi « la langue seconde » ou « l’autre-langue ». 11 Gina Stoiciu, « L’identité, fiction et réalité », in Bayard Caroline et al ., Exil et Fiction , Montréal, Éditions Humanitas, 1992, citée par Mahy 2010, 31.
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