AGAPES FRANCOPHONES 2012
172 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 même plus que ça, plus qu’une frontière. Une fracture qui casse la famille en deux […]. Ça fait deux “générations” dans la même maison » (Sayad 1979, 117). Les « enfants légitimes » parlent couramment l’arabe, sont proches de leur père et ont les mêmes valeurs que celui-ci. Ainsi, Mohamed est fier d’être le « deuxième père » de la famille. En revanche, « produits de l’immigration », Malika et Fatima sont des « “étrang[ère]s”, mais des “étrang[ère]s” de leur sang...; des “étrang[ère]s” dans leur maison, avec qui ils vivent tous les jours ». (Sayad 1979, 119) L’entre-deux-temporalités peut signifier aussi un entre-deux-âges : l’enfant et l’adulte. Conformément à la tradition, une jeune fille devrait se comporter comme une femme dès son enfance. À cause des grossesses successives de sa mère, qui s’en est trouvée affaiblie, Malika a dû renoncer vite au statut de sœur chouchoutée par ses frères et commencer tôt à jouer le rôle de « maman » : elle devait s’occuper des nouveau-nés et de la maison, sous l’œil critique de sa mère qui profitait de l’occasion pour préparer sa fille à son futur métier de mère et d’épouse. En même temps, être enfant signifie aussi jouir de la liberté ; pendant son enfance, Malika pouvait jouer en bas de l’immeuble, avec ses frères et d’autres enfants. Au fur et à mesure que le temps passait et que l’adolescence se profilait, les interdits se sont instaurés dans sa vie pour que, une fois arrivée à l’âge adulte, la jeune fille puisse se marier comme il faut, sans avoir taché l’honneur de la famille. Donc, dans le cas de Malika, l’entre-deux-temporalités renvoie aussi à un passé heureux et à un présent caractérisé par la souffrance. À part la joie procurée par les moments où elle jouait avec les autres enfants, le passé est dominé par l’image de la grand-mère. Alors que, dans le présent, prévalent les images de la mère-ogresse et du frère-tyran. Les deux sont là pour veiller au respect des traditions et pour défendre la réputation de la famille. L’entre-deux-temporel vécu par Farida se traduit par un avant et un après la « faute ». Si, avant d’oser entrer dans un lieu tabou – le bar, elle peut réjouir d’une vie relativement heureuse grâce à un père intellectuel qui lui faisait confiance, après son geste elle désire mourir car elle ne peut plus supporter les punitions et les humiliations infligées par sa famille. Conclusion Pour conclure, nous pourrions dire que seul l’entre-deux- linguistique pourrait représenter une réussite, car les personnages parviennent finalement, dans leurs conversations au sein de la famille, à créer un tiers-espace : une « troisième langue », où se mélangent la langue naturelle – le français et la langue de la mémoire – l’arabe.
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