AGAPES FRANCOPHONES 2012
178 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 lors des entretiens, sa fascination pour ces lectures, mais aussi le désir de découvrir lui-même les mystères de cet espace. Son voyage dans la mer commence à un âge très tendre, à huit ans, lorsqu’il s’embarque avec sa mère au bord d’un grand bateau pour rejoindre son père en Afrique. Ses personnages entretiennent aussi une relation particulière avec la mer qui remplit plusieurs rôles : la mer comme substance de leur rêve, la mer calme et violente qui attire et rejette, la mer comme lieu initiatique, la mer comme espace de la délivrance et de la liberté totale. Dans le roman Le chercheur d’or 5 elle est présente à l’incipit, tout en renvoyant à un passé immémorial : Du plus loin que je me souvienne, j’ai entendu la mer. Mêlée au vent dans les aiguilles des filaos, au vent qui ne cesse pas, [...] c’est ce bruit qui a bercé mon enfance. Je l’entends maintenant, au plus profond de moi, je l’emporte partout où je vais. […] Je pense à elle comme à une personne humaine, et dans l’obscurité, tous mes sens sont en éveil pour mieux l’entendre arriver, pour mieux la recevoir. (LCO, 11) Mais la mer revient harmonieusement à la fin du texte qui renoue avec les premières lignes. Cette fois, du souvenir lointain, on passe au « bruit vivant » qui oriente vers l’avenir, vers un renouvellement continu : « Il fait nuit à présent, j’entends jusqu’au fond de moi le bruit vivant de la mer qui arrive. » (LCO, 375) Choisir la mer comme espace privilégié c’est se soumettre à une transformation identitaire essentielle : rompre avec la jeunesse et la famille et acquérir de nouvelles appartenances. C’est ce qui arrive aux personnages de ses romans. Dans Voyage à Rodrigues , les longues descriptions des états et des « visages » de la mer dévoilent une connaissance détaillée et une passion intense d’un infini où l’espace intérieur peut trouver un abri. Chez Le Clézio la mer a une fonction ambivalente : elle sépare de l’ailleurs et en même temps elle unit pour l’atteindre. Dans La Quarantaine, Léon, son alter ego, se plaît à voir le panorama de son île natale qui paraît chaque fois très près, mais qui est à l’autre bout du monde : « À l’horizon, il y a la ligne de terre de Maurice, la frange de l’écume sur le cap Malheureux, le vert-gris des champs de cannes, et même les silhouettes des maisons, les tours des fours à chaux. C’est si près, c’est à l’autre bout du monde. » (Q , 360) Son contour change dans l’imagination du héros en fonction de l’endroit d’où elle est observée : des fois, elle paraît lointaine et ses dimensions immenses renvoient plutôt à un continent. Nés à Maurice, Léon et son frère Jacques ont vécu quelques années en Europe, mais ils ont toujours gardé dans leur âme nostalgique l’image de leur île nourricière : « Regarde, c’est tout de 5 Jean-Marie-Gustave Le Clézio, Le chercheur d’or, Paris, Gallimard, 1985. Dorénavant désigné à l’aide du sigle (LCO) , suivi du numéro de la page.
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