AGAPES FRANCOPHONES 2012

180 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 de cachettes et de mystères. C’est le pays des « pailles-en-queue », les oiseaux de mer qui se distinguent par leur couleur blanche et par leurs ailes larges-ouvertes. L’écrivain les observe et les décrit en vrai ornithologue. Tout comme les plantes, ils contribuent à identifier l’espace des Mascareignes : « C’est avec eux que mon grand-père a vécu surtout dans cette vallée sauvage, à l’époque sans hommes. Il a dû apprendre à les reconnaître, jour après jour, les sternes criardes, les gasses au vol lourd, [...] les goélands magnifiques, les frégates noires portant leurs goitres rouges et, [...] les hirondelles de mer. » (LCO, 131-132) Plus loin, l’écrivain fait connaître les arbres des vieilles forêts mauriciennes qu’il désigne par leurs noms originaires en créole : « binzoin, langue bœuf, bois zozo, grand baume, bois mamzel, prine, bois cabri, bois tambour ». (LCO, 41). Dans La Quarantaine , il se sert du journal de l’Anglais John Metcalf, passionné de botanique, pour dépeindre la flore de l’Île Plate. Les noms de plantes y sont consignées tant par leur dénomination populaire que par celle scientifique. Le contenu informatif authentique est extrait d’un traité de botanique mais, des fois, on y trouve des explications étymologiques : Avec L., j’ai recensé l’étendue et la variété des ipomées, autrement dit batatrans. Sur l’origine du nom : à Maurice, on le comprend comme raccourci de Patate à Durand. Qui est Durand ? Pourquoi l’avoir immortalisé ? Me semble plutôt une variation créole (ou malagasy) sur batata, importée jadis par les bateaux négriers qui joignaient le Brésil aux Mascareignes. [...] Réputation de panacée : contre brûlures, piqûres, eczéma, ictères. La feuille contient un lait astringent, saponifère. [...] Abondance d’herbe à balai (mauve). Trouvé plusieurs exemples de cajou (Anacardium occidentale) mais variante arbustive (la variété africaine atteint vingt pieds de haut). (LCO, 153-154) Le fait que le narrateur donne aussi la dénomination vulgaire des plantes, renforce l’idée que ses origines se trouvent dans ces lieux qu’il connaît à fond et qu’il veut faire connaître aux autres. L’écrivain reconstruit son espace par tous ces détails auxquels il ajoute les noms de domaines imaginaires aux surnoms familiers 6 et étranges comme: Médine, Mon Désert, Riche-en-eau, Bel-Ombre, Albion, 6 Dans la culture orale mauricienne il existe une pratique très fréquente qui est devenu un art : donner des surnoms. D’ailleurs, Le Clézio le souligne lui-même dans La Quarantaine : trouver des surnoms « c’est une habitude mauricienne » (82). Dileau Canal, Faire Zoli, Tonton Ziz (juge en créole) et N’a-que-les-os en sont quelques exemples. Le dernier renvoie à Père Léon Le Clézio (1899-1972) qui devient prêtre en 1928 et qui était connu sous le nom de Neklezo. D’une part on pense au surnom et d’une autre au nom de famille. Mais la pratique des surnoms date de l’époque coloniale française lorsque les propriétaires des terres appelaient leurs esclaves selon leurs traits physiques ou de caractère. Ces gens ont perdu même l’identité individuelle lorsqu’ils ont été arrachés à leur terre natale, mais ils ont gardé le sens de l’humour comme un remède contre les épreuves de leur condition.

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