AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 183 texte à l’autre aide à observer les différences de la langue de l’auteur. Dans Voyage à Rodriques , on a affaire à une langue inventée, bâtie sur « les débris de la langue brisée » du corsaire. En fait, ce n’est pas une langue, c’est un code. Le grand-père a crypté le paysage afin de cacher le trésor le mieux possible. Il a inventé une langue basée sur des correspondances entre les supports : papier, ciel, pierre. Il serait difficile de ne pas mentionner les nombreuses situations où Le Clézio emploie un parler propre aux Mauriciens qui ont grandi au carrefour de plusieurs langues et cultures. En plus, quoiqu’il écrive en français, il n’hésite pas d’utiliser l’anglais sans traduction (il cite une strophe du Song of Hiawatha de Longfellow) ou d’insérer dans le texte des bribes de chansons indiennes. Dans Le chercheur d’or il y en a une très vieille, en créole, que le narrateur a appris de capt’n Cook et qu’il a gardé dans sa mémoire comme un vrai trésor : « Mo passé la rivière Tanier/rencontré en’ grand maman,/Mo dire li qui li faire là/Li dire mo la pes cabot/Waï, waï, mo zenfant/faut travaï pou gagn’ son pain/Waï, waï mo zenfant/ faut travaï pou gagn’ son pain... » (LCO, 65) Dans d’autres textes, l’auteur reproduit aussi des phrases entières en créole. Dans La Quarantaine l’écrivain reproduit parfaitement les paroles de l’Indienne qui appelait les noms de Jacques (le héros) et de ses amis, Pasteur et Mayoc : « Mayooc ! Za-ak ! Pastoo ! et, sans avoir de réponse, elle continuait : Napas trouvé zènezen-là ! Napas koné kot fin’allé ! » (Q , 105) En plus, Mayoc, son ami créole, racontait des histoires menaçantes sur le réveil des morts et le peuple de fantômes appelés « jennats ». Cette transgression linguistique devient souvent source d’humour comme dans le cas du personnage Léon qui veut savoir quel type de thé il boit et Anna lui répond : « ça s’appelle dité ; je vais chez le Chinois et je lui dis : donne-moi un paqué dité ! » Le créole, langue métissée dès l’origine, renferme le grain de la résistance des puissances coloniales. Son insertion dans l’écriture leclézienne ouvre le français à une dynamique plurielle, l’assouplit et l’insémine de son Histoire outre- frontière. Dans son opinion sur l’acte d’écrire, il croit qu’il faut beaucoup plus que la connaissance de la langue. Il faut être un « passeur de mots », il faut savoir transformer, digérer, recréer ce qu’on a lu : Car pour écrire une langue, il ne suffit pas d’un dictionnaire et d’une grammaire : il faut autre chose. Cette autre chose c’était la digestion, la transsubstantisation, la transmutation de ce qu’on recevait en lisant. Toute cette chimie qui s’opère en vue d’écrire ce qu’on a à écrire soi-même, c’est- à-dire en quelque sorte d’affirmer son existence et ce qu’on est à travers les mots. (Gérard de Cortanze 1998, 19) C’est toujours à ce sujet que s’inscrit le recueil de devinettes créoles intitulé Sirandanes . C’est un livre bilingue en créole et en français, inédit par sa structure et par sa forme. Le Clézio se propose de transmettre des
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=