AGAPES FRANCOPHONES 2012

188 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 nommer une esthétique de l’impudeur . Déclinée à travers l’identité féministe, cette esthétique se veut résistante au schéma préétabli et à une pensée unique qui confinerait l’écrivaine et ses personnages féminins à une vision monolithique. Loin de faire l’apanage des critiques, la littérature francophone kanak a pourtant un intérêt certain à être interrogée et connue car il s’agit d’un champ littéraire en pleine construction qui nous renvoie par une lecture en contraste à une remise en cause de nos évidences. L’objectif de cette contribution est d’interroger le réveil des femmes dans l’œuvre de Dewé Gorodé et la manière singulière dont elles occupent l’espace littéraire. Avant de répondre à ces questions, il se révèle pertinent de situer l’auteur elle-même comme une figure féministe. Femme de luttes et de convictions, cette écrivaine ne s’engage pas seulement dans ses œuvres. Elle participe activement à la vie politique de son pays et fut un des acteurs majeurs de la lutte pour l’indépendance et pour la reconnaissance de l’identité et de la culture kanak. Actuellement, elle est engagée dans une association des femmes et lutte contre la violence sexuelle. L’auteur se situe dans la lignée d’autres écrivaines qui – loin de correspondre à l’étiquette restreinte de littérature féminine , héritée de cette image d’Épinal qui cantonne la femme à l’intériorité, à l’intimité – abordent des sujets délicats loin de toute sentimentalité. Dans l’œuvre de Dewé Gorodé, les personnages féminins sont à rebours des canons de la littérature : des héroïnes qui boivent, se frottent à tous les excès, revendiquent leur violence, se battent et refusent de se conformer aux stéréotypes féminins. L’écriture de Dewé Gorodé se veut le catalyseur de paroles de femmes qui se taisent en Nouvelle-Calédonie. Aborder l’œuvre de Dewé Gorodé à travers l’esthétique de l’impudeur qui questionne l’identité féministe, c’est tenter de découvrir la réalité des femmes dans le Sud ; c’est échapper au prisme paternaliste lequel a tendance à occulter les combats menés par les femmes. Comme en Occident, leur condition, loin d’être un invariant culturel, fait l’objet de luttes visant à arracher de nouveaux droits et à mettre fin à des situations de violence ou de discrimination. Alors que déjà au XV e siècle Christine de Pizan (1364-1430) s’opposait à la vision misogyne de Jean De Meun 1 dans Le Roman de la rose et défendait la cause des femmes, quatre siècles plus tard cette voix de femme en révolte résonne toujours. À la différence de Jean De Meun qui camouflait les scènes grivoises à travers une vision désincarnée du désir charnel ; chez Dewé Gorodé pas de détour allégorique, les images évoquées tentent de dévoiler une réalité pour ce qu’elle est. Son 1 Clerc de la seconde moitié du XII siècle, auteur de la continuation du Roman de la Rose (1270).

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