AGAPES FRANCOPHONES 2012
196 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 lorsque le personnage de Lila raconte sa première expérience sexuelle avec l’Oncle Tom : En tout cas, au lendemain de toute cette nuit où le vieux m’a mise au sec puis dans l’eau, j’étais plus du tout la même. Je ne sais pas si c’est tout ce qui m’a fait au sec et dans l’eau, mais je devais le suivre car j’étais devenue sa chose. Ou plutôt l’esclave de mes sens. L’esclave de mon plaisir. L’esclave de moi-même. La chair est faible, ma sœur. (75) L’anaphore du mot esclave et la présence de phrases nominales scandent le récit et empêchent le lecteur de prendre du recul. Ce dernier est pris lui-même dans la spirale de la violence vécue par les différentes protagonistes. L’extrait figure la dépossession de l’identité de soi à la suite d’un acte sexuel. Il s’agit véritablement de devenir autre, d’un désir d’être avec l’autre. Le roman invite le lecteur à se questionner sur la part d’humanité, sur le statut d’humain et sur les rapports de domination. Le choix du mot esclave renvoie à la dictature du plaisir et des pulsions ; comme si envoûtée par ses propres sens, Lila perdait une part d’elle-même et succombait à l’appel du corps. Plusieurs rapports de pouvoir peuvent être décodés dans cet extrait : d’abord, le rapport au genre, homme - femme ; ensuite, celui du rapport au sexe qui trouve écho dans la représentation de soi ; et enfin, le rapport de domination des colons sur les Kanak. En affirmant être devenue sa chose , le personnage de Lila entretient un rapport particulier à sa domination. Est-elle encore considérée comme humaine ? Si Lila désire d’une telle manière, pourra-t-elle encore vivre ou sera-t-elle esclave ? Est-ce qu’une telle vie sera reconnaissable par les autres dont son existence dépend ? Les options dont dispose Lila sont détestables pour elle, elle ne trouve plus de sens à vivre loin de l’appel du désir sexuel, elle n’éprouve aucun désir d’être reconnue selon un ensemble de normes données. Dès lors, le sens de la survie de Lila dépend de sa capacité à échapper à l’emprise de normes par lesquelles la reconnaissance en tant qu’être humain valable est conférée. Les personnages féminins du roman vivent en quelque sorte une aliénation par une distance qui les sépare du groupe social. En choisissant de dévoiler les tabous dictés par une norme puriste de la vie sexuelle, l’écriture de Dewé Gorodé a la capacité de développer une relation critique à ces normes. Dénoncer la violence sexuelle sans respecter les normes culturelles traditionnelles, c’est en quelque sorte jouir de stratégies transgressives du modèle dominant. À travers l’écriture d’une langue crue dévoilant les réalités sociales d’un problème aux dimensions universelles, les œuvres de Dewé Gorodé s’inscrivent dans cette esthétique de l’impudeur portée tant par la forme que par le fond. Résistante dans les thématiques, l’œuvre de Dewé Gorodé loin de toute pudeur convie le lecteur à envisager le sexe dans son rapport intrinsèque à l’identité, à la construction de ce qu’est être humain et non chose . Résistante dans l’écriture, l’œuvre se veut violente
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