AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 19 tout à fait conforme aux normes, reste vain, égoïste et superficiel : «Édouard, supportant mal ma personnalité enflée, dans mon corps mince dont il n’avait jamais assez; exaspéré de ce que j’avais lu, pensé, espéré, voulu, exaspéré des barrières contre lesquelles il se cassait le nez dans ma belle âme» (26). Elle ne peut pas se voir nier ses qualités et se prouve incapable de vivre dans l’ombre d’un Édouard qui connaît un succès mondain majeur avec ses pièces de théâtre et qui se voit fort courtisé dans les salons artistiques : Je n’existe plus, qu’à peine. Puis-je dire je ? S’il entre et que je lise, je laisse mon livre. S’il m’appelle, je viens. S’il veut sortir, je prends l’air. Si quelque chose m’intéresse et ne l’intéresse pas, je le lâche. Ses amis, qui m’embêtent, deviennent mes amis, et je les embête. Son travail, qui m’est étranger, devient mon travail. (27-28) Le tourment du mariage atteint le point culminant dans la trahison d’Édouard qui trouve dans l’actrice principale de sa pièce la maîtresse rêvée, et qui va continuer avec d’autres conquêtes, car « Édouard Bourdet […] va bourdonner vers les fleurs connues » (110), constate avec une amertume ironique Catherine Pozzi. L’histoire de son mariage est reprise, selon un registre tragique (Simonet, 1998, 32) dans une partie du journal conçue comme une lettre adressée à son fils. C’est le seul endroit où l’écrivaine a un destinataire ciblé et exprimé, signe qu’elle veut transmettre cette histoire, la communiquer de manière que Claude la reçoive après la mort de sa mère. Une deuxième histoire de souffrance qui marque profondément la vie sentimentale de Catherine Pozzi vient de sa liaison avec le poète Paul Valéry. Le 29 mars 1922, deux ans après leur première rencontre, elle constate déjà une répétition malheureuse dans ses tentatives de se trouver un amant : « Je me réveille comme en état de shock opératoire, tout à fait indolore. Observer que je “réagis” toujours de même au désastre amoureux. Bien curieux. Trois hommes : même expérience. Mon mari, André, celui- ci… » (259). Il est indiscutable qu’un grand poète et philosophe comme Paul Valéry peut partager la passion de Catherine Pozzi pour la littérature, pour la philosophie et pour l’art. Cependant, Valéry est un homme marié, père de trois enfants, très absorbé par son travail, et qui, donc, a peu de temps à consacrer à sa maîtresse. Elle écrit : «P. venait toujours de même. Il entrait quand la crise n’était pas aiguë. Il s’asseyait, commençait à parler de lui. Presque habituellement de l’Académie. Il s’en faisait un grand tourment» (343). Les surnoms Desum (« Je manque ») ainsi que Absum (« Je suis absent ») qu’elle donne à Paul Valéry dans le journal témoigne de ses absences fréquentes et prolongées. Quatre ans plus tard, lors de sa longue maladie provoquée par une infection grave, Catherine Pozzi se rend compte combien le célèbre homme de lettres est concentré sur sa propre personne

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