AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 21 La dialectique complexe qui apparaît chez Catherine Pozzi, de l’être et du paraître, influence pendant les huit ans de fréquentation son sentiment pour Paul Valéry. Au début de la relation, Valéry paraît «véritable», «supérieur», puis elle se rend compte que cette apparence révèle un être plus médiocre: très égocentriste et assez jaloux. « De fait, [précise Hélène M. Julien], à la fiction du personnage idéal que Catherine Pozzi avait créée dans son Journal elle fait répondre une autre fiction, qu’elle attribue alors à Paul Valéry, fiction d’une vaine image» (48). Cette image fluctuante et décevante joue son rôle dans la rédaction du journal : plus Valéry s’estompe comme lecteur des cahiers, plus de liberté la diariste prend à parler de lui et de son espace privé. On constate que la question du genre diariste et du destinataire du journal non publié pendant la vie de l’auteur n’est pas tout à fait élucidée. Elle essaye d’imaginer certains lecteurs en chair et en os : tout d’abord son fils Claude, puis son ami-amour André Fernet, son amant Paul Valéry, mais parce que chacun la déçoit d’une façon ou d’une autre et graduellement, elle abandonne toute idée de lecteur connu. En fin de compte, selon Duriez, ce journal n’est adressé à personne : « Personne d’autre qu’elle-même, dédoublée, que cette imaginaire amie, qu’elle-même dans quelques temps relisant ces lignes. » (Duriez 2001, 85) Liée à la question de destinataire potentiel, la question du genre littéraire choisi se pose. Pourquoi Catherine Pozzi choisit-elle d’écrire un journal? Rainer Maria Rilke, dans une lettre adressée à la diariste, est d’avis qu’écrire en dehors du travail, ce qui signifie pour lui les poèmes, donc l’œuvre d’art, est une tâche difficile. «L’écriture de travail», si on l’appelle ainsi, fatigue et ne laisse pas trop d’espace pour la rédaction des lettres, par exemple, qui ont, tout d’abord, une fonction communicative précise : Je suis un peu en froideur avec ma plume et tellement fatigué de me servir d’elle en dehors du travail. Il me semble que ce double emploi, si nuisible déjà à la parole, la rend tout à fait incertaine parfois: car ce que l’on exprime immédiatement, pour être compris, est tellement différent de la durable expression de l’art qui tient à être saisie et acceptée pour se faire comprendre plus tard. Et la plume, entre ces deux devoirs, vacille et hésite. ( Correspondance 65) Rilke préfère la poésie, tout comme Catherine Pozzi préfère le journal, cette manière intime et personnelle, comme domaine d’écriture principal. En analysant son rapport proche avec Paul Valéry, on comprend mieux pourquoi la diariste écrit très peu dans d’autres genres, comme la nouvelle, le poème ou l’essai. La présence de Valéry, comme nous avons compris, lui offre un dialogue intellectuel riche et stimulant, mais il est certain que, tout en se concentrant sur son travail et sa carrière, le poète ne veut pas considérer Catherine Pozzi comme une rivale, une concurrente ou une écrivaine de valeur. Elle réfléchit sur ce point : « À quel point l’amour

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