AGAPES FRANCOPHONES 2012

22 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 prime l’ambition, je ne le sentirai jamais mieux. Car je sens seulement, glacée, isolée, que j’ai probablement du talent, qu’il faut écrire, et que Valéry ne me l’a jamais dit. » (412) Son manque de confiance lui fait craindre les critiques possibles une fois ses textes publiés, d’où sa tentation de se cacher sous le pseudonyme C.K. (avec lequel elle signe Agnès ) et d’où sa peur quand sa vieille connaissance, l’écrivaine Anna de Noailles, soupçonne la vraie identité de C.K. : “Chère Catherine, vous ne répondrez pas si je suis indiscrète, mais il faut que vous me disiez si une chose si délicieuse que j’ai lue dernièrement, est de vous… — De quoi s’agit-il, Madame? (Ô encore)… — Nouvelle Revue Française … Agnès … — Non, Madame, ce n’est pas de moi.” Elle m’a interrogée pendant une demi-heure, sans me faire céder. (405) La diariste ne peut pas se divulguer comme auteur de la nouvelle publiée parce qu’elle manque de confiance dans son talent à la différence d’un Marcel Proust qui, bien que malade 5 (comme elle) est capable d’un chef d’œuvre: «Je crois que je [dirai] que ma vie et mon corps, du moins sont comme furent ceux de Proust, menés par le mal. (Mais Proust avait du talent, et le plaisir de son talent, et puis les problèmes qu’il se posait à propos de son talent étaient simples).»(387) Éprouvant une mélancolie profonde à cause de sa solitude, la question d’écrire pour quelqu’un préoccupe l’auteure. Dans son journal de jeunesse, elle note déjà que personne ne sait, en fait, combien une jeune fille peut être mortellement seule. À sa solitude légendaire, s’ajoute la maladie qui l’isole davantage du monde. Sa raison d’écrire pourrait s’éclaircir. Il est certain qu’on écrit un journal pour soi-même. Mais on écrit aussi à quelqu’un d’autre, soit-il indéfini, vague, absent. Elle confesse à son ami, René Schwob, que, inconsciemment, elle cherche en écrivant une âme amie, un ami abstrait, un rêve : Pourquoi je les ai [les cahiers] légués ? Je ne sais, non certes pour la gloire et beaucoup moins pour la curiosité, Schwob, je les ai légués à l’AMITIÉ. J’ai cru que, moi qui ai si vivement et mortement souffert de solitude, ces cahiers me donneraient des amis. Je ne serai pas vivante pour leur amitié – 5 Marcel Proust a souffert de l’asthme, maladie potentiellement fatale à l’époque, comme Walter Benjamin le mentionne en citant Jacques Rivière : « Marcel Proust est mort de l’inexpérience qui lui a permis d’écrire son œuvre. Il est mort d’être étranger au monde et de n’avoir pas su changer des conditions de vie qui pour lui étaient devenues destructrices. Il est mort de ne pas savoir comment on allume un feu, comment on ouvre une fenêtre. Et, bien sûr, de son asthme nerveux. » (Benjamin 2000, 152-153)

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