AGAPES FRANCOPHONES 2012

230 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 guerre et les souffrances : et pourtant ce visage vénérable porte l’empreinte d’un caractère si doux, que l’on n’y pourrait lire toutes les pensées cruelles qui s’agitent en lui, et les crimes qui ont souillé son âme d’une tache ineffaçable » (1827, chant II, LXII). Hugo, à son tour, essaie de voir de façon réaliste et dans toute sa complexité la figure du Pacha. Ce qui séduit dans le personnage est à la fois sa grandeur d’esprit et sa toute-puissance mais aussi son côté sombre qui traduit la brutalité, la gravité, le tragique et le criminel. Ainsi dans le poème intitulé « Le Derviche », inspiré d’une anecdote racontée par Ibrahim- Manzour-Effendi dans ses Mémoires sur la Grèce et l’Albanie, pendant le gouvernement d’Ali Pacha (1827, 282-286), Hugo fait sermonner Ali Pacha par un derviche (religieux musulman) qui lui jette au visage tous ses crimes et les peines causées à son peuple, mais aussi lui prédit sa fin et ses souffrances dans l’autre vie : Mais ton jour vient. Il faut, dans Janina qui tombe, Que sous tes pas enfin croule et s’ouvre la tombe; Dieu te garde un carcan de fer […] Ton âme fuira nue ; au livre de tes crimes Un démon te lira les noms de tes victimes. (151) Il est vrai qu’après avoir fustigé de cette façon l’image d’Ali Pacha, on attend une réponse violente digne de ce tyran qui, pour Hugo, incarne tous les traits d’un criminel. Or, il se trouve qu’Ali Pacha, connu pour sa cruauté, adopte simplement l’attitude d’un grand seigneur sûr de son pouvoir : Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire, Pencha son front rêveur, puis avec un sourire Donna sa pelisse au vieillard. (p 152) Cette attitude d’Ali Pacha montre une fois de plus la difficulté de Hugo à bien cerner cette grande figure historique. On pourrait ajouter aussi que Hugo, tiraillé dans ses sentiments, essaie de nous livrer, tant bien que mal, Ali Pacha dans toute sa dimension, même si cela aurait pu rendre mécontents certains philhellènes, tel Eugène Sue, qui ne voyaient que du mal dans le portrait du pacha. Mais si le poème « Le Derviche » se clôt sur l’obscure grandeur de cette figure, dès le poème suivant, « Le Château-fort », Hugo revient à son projet de départ qui veut montrer cette dimension tyrannique et criminelle d’Ali Pacha, qui mérite la pire des souffrances. On constate que chez Hugo, la vision du pacha de Tepelenë se dégrade du Derviche au Château-fort à un tel point qu’il emploie le verbe souiller pour qualifier la vie criminelle d’Ali : les bords qu’Ali souilla (tome 2, 4). De plus, tout le poème est une invocation à la mer pour qu’elle engloutisse le vizir et sa citadelle, avec une

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